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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 10:56

 

 

Une interview avec Michel Onfray publiée par Julien Bisson dans L’Express le 25 avril 2014:

Michel Onfray balance sur Houellebecq et Angot


onfray serei 5

 

  • Vous commencez la publication d'une Contre-Histoire de la littérature ? Est-ce un simple écho à votre travail sur la philosophie, ou cela revient-il aussi à dire que l'histoire de la littérature a jusqu'ici été mal faite?

Bien sûr, il y a une forme de clin d'oeil à mes travaux précédents, mais ma démarche avec la littérature est différente de celle que j'ai entreprise avec la philosophie. Je n'ai pas la prétention de dire que l'histoire de la littérature a été mal faite, mais j'avais envie de parler de chefs-d'oeuvre qu'on ne connaît souvent que de réputation, ou dont on n'avait pas encore tout dit. 

Sade, par exemple, n'est pas lu ou bien il l'est avec les lunettes d'Apollinaire. Don Quichotte, pour moi, est moins une critique de l'idéal chevaleresque que le roman de la dénégation. C'est le problème des chefs-d'oeuvre: ils brillent d'un éclat tel que souvent on ne les voit plus. Mais si on a une fraîcheur de lecture, subjective, personnelle, singulière, on trouve toujours quelque chose à en dire, hors des discours classiques.

 

  • Faut-il faire l'économie de la biographie d'un auteur?

Surtout pas. C'est ce que je fais en philosophie: l'oeuvre complète lue dans l'ordre chronologique en confrontation avec la correspondance et la biographie. Si on veut être pédant, c'est ce qu'on appelle la déconstruction existentielle.

Cela marche également pour la littérature. Pour Sade par exemple, l'aspect biographique est essentiel. Tout le monde dit que ce qu'écrit Sade est une fiction littéraire, que c'est parce qu'il n'a pas eu une sexualité débauchée qu'il avait cette écriture-là, et que c'est l'écrivain seul qui a été emprisonné sous la monarchie, la République et l'Empire. Or, ce n'est pas ce qu'on découvre quand on lit la biographie de Gilbert Lely! Mon hypothèse est qu'il a été un délinquant sexuel, qu'il y eut séquestrations, tortures, actes de barbarie, traitements inhumains et dégradants... Ce sont ses actes qui l'ont conduit en prison, et non une éventuelle liberté de pensée et d'expression.

 

  • Peut-on théoriser sur le roman, donc sur de la fiction, comme on le fait sur des concepts philosophiques?

Je n'ai pas l'impression de théoriser: le titre de mon ouvrage, Le réel n'a pas eu lieu, c'est le principe même de l'oeuvre. Il y a quelque chose d'universel dans ce que nous dit Cervantès -c'est même ce qui fait l'essence d'un chef-d'oeuvre. Alors évidemment, la réception n'est pas toujours la même, il y a d'ailleurs une histoire de la réception de Don Quichotte: il y a une réception de droite, de gauche, d'extrême droite, d'extrême gauche, nationaliste, chrétienne... C'est l'universel qui est susceptible d'intéresser un philosophe dans un roman, ce qu'il dit de l'homme dans tous les pays et à toutes les époques. C'est ce qui fait la richesse de ces ouvrages-là. Et assurément la différence entre un bon et un grand roman.

 

  • Cela signifie-t-il que le roman, par essence fictionnel, peut prétendre à la vérité, à l'instar de la philosophie?

Oui, la philosophie n'a pas le privilège de la vérité, ni même de l'erreur. La fiction est parfois plus porteuse de vérité. Dans le Gulliver de Swift, il y a plus de vérité que dans nombre de réflexions philosophiques, notamment politiques. Pourvu que la littérature soit littérature: aujourd'hui, on assiste à un appauvrissement du roman. Le propre de la littérature pour moi est quand même l'imagination. Or voilà qu'elle est réduite à une sorte d'autofiction qui voit chacun raconter un bout de sa vie -surtout si on y trouve du sexe, du croustillant. J'en veux pour preuve le succès de Marcela Iacub, de Christine Angot et d'un certain nombre de gens qui, par défaut d'imagination, pensent que changer les noms propres suffit à faire de la littérature. Je ne le crois pas. 

On me demande souvent: "Alors, quand écrivez-vous un roman?" Je réponds que j'en suis incapable, que je n'ai pas d'imagination. Je peux raconter quelque chose que j'ai vécu, mais je ne peux pas créer des personnages et inventer des situations. Or, pour moi, le grand romancier -même en prenant en compte la déclaration de Flaubert, "Madame Bovary c'est moi" -ce n'est pas celui qui raconte sa vie, c'est celui qui, à partir d'une anecdote, du particulier, atteint l'universel. Celui qui produit un archétype qui permettra de dire: c'est comme cela que ça a toujours marché et que cela continuera de marcher.

 

  • Le roman doit-il développer des idées ou peut-il se contenter de présenter des personnages et une action?

Le roman à idées est souvent lourd et pénible. Quand le roman touche à la philosophie, il le fait à travers des personnages: je pense à Dostoïevski, que les philosophes ont aimé. Ou A la recherche du temps perdu, qui questionne le temps, la mémoire, le souvenir, l'Histoire. Sans même parler de son analyse de l'effondrement de l'aristocratie et de l'émergence de la bourgeoisie. Idem chez Zola, ou Balzac, qui m'inclinent à penser que le roman est utile pour mieux penser le monde.

 

  • Comment lire aujourd'hui, dans une époque qui conspire contre la littérature?

C'est une belle question. Je crois que je commence à avoir l'âge qui permet de tenir des propos de vieux con: on ne lit plus aujourd'hui. Mes amis de jeunesse me disent qu'ils ont connu des étudiants comme moi, qui mettaient le peu d'argent qu'ils avaient dans les livres d'occasion, qui en vendaient pour en racheter d'autres, avec un vrai enthousiasme. Aujourd'hui, on ne voit plus ça. Et c'est assez désespérant.

J'ai été professeur pendant vingt ans, j'ai vu de vieux enseignants qui prenaient leur retraite et les nouveaux arrivants qui les remplaçaient... et j'ai constaté leur inculture. C'est normal d'être un peu inculte quand on arrive aussi jeune, mais ils n'avaient même pas lu les classiques! Or il faut commencer par là: on peut faire l'économie du dernier Houellebecq ou du dernier Onfray, il vaut mieux avoir lu un Malebranche! Les gens qui lisent aujourd'hui sont très peu nombreux. Alors qu'on passe en moyenne trois heures cinquante minutes par jour devant la télévision... Et quand on regarde la liste des best-sellers, qu'est-ce qui se vend? Le prochain bouquin de Valérie Trierweiler, ou bien les Mémoires de Basile Boli. Et pendant ce temps, Yves Bonnefoy vend 300 exemplaires! Alors qu'on pense à lui pour La Pléiade, pour le prix Nobel de littérature. Et on est 65 millions d'habitants? Qu'est-ce que ça veut dire?

 

  • Le lecteur aujourd'hui est-il un résistant?

Oui, certainement. Nous sommes dans une civilisation d'illettrés, au sens étymologique du terme, une civilisation d'Egyptiens. Il y a quelques scribes, qui savent lire et écrire, qui aiment ça, qui ont un rapport amoureux au texte et au papier, et puis il y a les autres. Je ne suis pas dans une logique décadentiste ou réactionnaire. C'est comme ça. Il y a une civilisation qui s'effondre, celle du livre. La vraie conséquence, c'est le formatage du cerveau: c'est un organe dans lequel se trouve ce qu'on y met. Si on y met du vide, il y a du vide. 

Cela signifie aussi le triomphe de la reproduction sociale. Ma mère était femme de ménage, mon père était ouvrier agricole, et pourtant j'ai pu m'en sortir à l'époque. Aujourd'hui, dans la même configuration, je ne m'en sortirais pas. Je serais moi aussi ouvrier agricole. Quand les enfants ne lisent pas, quand l'école ne leur transmet pas cette culture, et qu'à la place on les met devant la télévision, on renonce à les éduquer. Car un cerveau qui ne se concentre pas ne se concentrera jamais. On ne pourra plus lire Guerre et Paix. Les gens qui auront lu A la recherche du temps perdu de Proust du début à la fin seront de plus en plus rares. 

On va vers une civilisation de gens dont le cerveau est fabriqué par les informations en continu: c'est BFM qui fait la loi. Pas de développement dans le temps, pas de dialectique, pas de capacité à s'inscrire dans l'espace mentalement ou intellectuellement, pas de raisonnement. Juste du slogan. Le slogan est dans l'instant pur, il peut se répéter, donc c'est facile. Et désespérant. Et de fait, le livre n'y a plus sa place.

 

  • Devant ce constat, quel est le rôle de l'écrivain aujourd'hui?

Le problème de l'écrivain, c'est l'éditeur. Aujourd'hui un écrivain, c'est quelqu'un dont l'éditeur aura choisi le livre. C'est-à-dire bien souvent ce que les directeurs commerciaux lui auront soufflé à l'oreille. Toute la littérature plus complexe, avec un vrai style, n'est plus publiée. C'est peut-être la littérature de demain, en tout cas ce n'est pas celle d'aujourd'hui. Le livre est devenu une marchandise comme une autre, et il y a de moins en moins d'éditeurs qui font vraiment leur travail. Y compris les éditeurs qui disent "nous sommes des résistants", qui prétendent être dans une autre logique, alors qu'ils sont simplement subventionnés par le CNL et proposent une littérature aussi fausse que la première. Les vrais éditeurs, capables de prendre des risques sans céder aux sirènes de la mode, on ne sait malheureusement plus où les trouver.

 

  • Votre Contre-Histoire s'arrête au XXe siècle. Y a-t-il aujourd'hui des écrivains qui proposent des concepts pour penser l'universel?

L'avantage, quand j'étais publié chez Grasset, c'est qu'on m'envoyait tous les romans publiés chez eux. Ça me paraissait tellement indigent comme littérature que j'ai cherché à jeter un coup d'oeil à autre chose, des auteurs ou éditeurs dont on m'avait parlé. J'ai lu Houellebecq parce qu'il fallait le lire, mais je ne l'aime pas. Il colle trop à l'époque, avec ses antihéros déglingués, son goût pour tout ce qui est sale, malpropre, crade, son dégoût de la vie et son cynisme insupportable. Avec son non-style aussi, sur le mode "sujet verbe complément", truffé de verbes pauvres.

Quand j'écris, moi aussi j'ai a priori des verbes pauvres: être, dire, faire. Je retravaille ensuite mon texte pour les enlever, pour proposer une langue riche, précise. On a l'impression que Houellebecq, lui, ne travaille qu'à quelque chose de gris, de neutre. Je comprends que cela puisse être le miroir d'une époque, mais vu que je n'aime pas notre époque, il ne m'intéresse pas.

Je préfère quelque chose d'original, un auteur qui sorte un peu de son époque. Je me souviens d'un auteur du nom d'Olivier Bleys, qui a publié Le Prince de la fourchette: c'est un livre rabelaisien, avec du vocabulaire, une vraie recherche stylistique. On n'en a pas parlé du tout, alors que dès que Christine Angot publie un livre il y a quatre pages dans Le Monde des livres et dans Libération.

Quant à la littérature étrangère, là aussi c'est une petite partie de la production, un prélèvement. Il y a peut-être un génie japonais de 25 ans qui écrit des choses magnifiques mais qui ne sera jamais publié, c'est cela qui est désespérant. Par le passé, il y avait des éditeurs qui prenaient des risques. Je ne veux pas fantasmer sur Gaston Gallimard, mais lui prenait vraiment des risques pour que Sartre devienne Sartre, que Malraux devienne Malraux, que Camus devienne Camus. J'attends encore que quelqu'un prenne la suite.

 


 

Réactions 

  • hublots - Michel Onfray nous parle de la littérature - 27.04.2014

"... cette interview dit bien ce qu’elle veut dire : c’est bien vrai que les gens ne lisent plus de littérature contemporaine, y compris parfois ceux qui le déplorent."

  • Libération - Amers Michel - Edouard Launet - 07.05.2014

«De la Recherche de la vérité», ouvrage dans lequel le philosophe et théologien Nicolas Malebranche (1638-1715) appelle les deux amers Michel à ne pas prendre leur cas pour une généralité : «La connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.»"



 

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commentaires

jean-ckaude serlet 03/05/2014 22:51


triste constat mais ô combien réaliste


l'expérience de plus de 20 ans de métier de mes filles enseignantes (une en cp l'autre au collège en français ) amène au même constat : la pratique de la lecture va s'amenuisant avec le temps


"le poids des mots ,la force des images" :le premier est remplacé par le slogan et le second par le télévisuel ... tout très vite ... comment alors construire une pensée ?

anne 26/04/2014 23:25


voilà qui va faire plaisir à Finkielkraut .

Mireille Bigorie 26/04/2014 14:43


Tout ici est vrai . Exact état des lieux .

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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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