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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 18:09

 

 

Un entretien avec Michel Onfray paru dans le numéro 890 de Marianne daté du 9 mai 2014. Propos recueillis par Antoine Louvard.


Michel Onfray : « Certains livres sont des poisons » 


"On a tué au nom de la Bible, du Talmud, du Coran, du Contrat social, du Capital, de Mein Kampf, du Petit Livre rouge, de la Critique de la raison dialectique..."


mariane-couv.jpg         le réel n'a pas eu lieu onfray

 

 

Après s'être consacré à une contre-histoire de la philosophie, Michel Onfray s'attaque à la littérature. Dans son nouveau livre, "Le réel n'a pas eu lieu", il décortique ce qu'il nomme "le principe de don Quichotte".

 

Marianne : D'où vous vient ce projet de faire une contre-histoire de la littérature ? Et quel rapport entretient-il avec votre Contre-histoire de la philosophie ?

 

Michel Onfray : D'abord, j'aime assez les gros chantiers. C'est mon aspect ogre. La Contre-histoire de la philosophie dépassera les 10 volumes, huit sont parus, le Journal hédoniste en est à son sixième tome, la Philosophie féroce a déjà trois volumes parus, trois autres sont faits et à paraître, j'ai, d'une certaine manière, réalisé une série de monographies sur des peintres contemporains en six volumes, et cette Contre-histoire de la littérature est partie pour se décliner en six volumes.

La contre-histoire de la philosophie se proposait un chantier vaste : vingt-cinq siècles de philosophie dans les marges, en dehors des institutions, avec le souci d'une relative exhaustivité. J'y travaille depuis plus de douze années, j'ai créé l'Université populaire pour l'enseigner et il me reste deux ou trois années pour parachever l'ensemble.

La contre-histoire de la littérature s'avère plus modeste : une œuvre par siècle, le Moyen Age étant réduit à un seul ouvrage. Je souhaite examiner des romans ou des œuvres littéraires ayant généré des concepts : dantesque, rabelaisien, donquichottesque, sadique, bovaryque, kafkaïen - d'où des lectures de la Divine Comédie de Dante, de Gargantua de Rabelais, de Don Quichotte de Cervantès, des 120 Journées de Sodome de Sade, de Madame Bovary de Flaubert et du Château de Kafka. Ces histoires particulières ont généré des concepts universels ; je souhaite examiner ces œuvres pour penser philosophiquement ces concepts

 

Marianne : Dans ce premier volume, vous êtes très dur vis-à-vis de don Quichotte, à rebours de l'analyse classique qui voit en lui un gentilhomme tout dévoué à son idéal...

 

Michel Onfray : Il y a quelque chose de tendre a priori dans don Quichotte quand on se suffit de ce que l'on sait de lui... Quand on ne sait rien de lui ! Autrement dit, quand on n'a pas encore travaillé, plume à la main, ce gros roman de presque 1 000 pages. Avant cette lecture intégrale et attentive, j'avais lu, il y a très longtemps, sans prendre de notes, et juste dans le souci de me distraire, ce roman qui me semblait alors un simple récit d'aventures dans lequel don Quichotte m'était apparu comme... donquichottesque ! J'étais contaminé par ce que le concept produisait sur le personnage. Averti de sa nature par ce que le concept prédéterminait, j'avais lu ce qu'on me demandait de lire.

C'est en interrogeant vraiment le livre, le personnage, le concept de donquichottisme que j'ai découvert autre chose. C'est ce travail que je nomme un travail de contre-histoire : se défaire de la chape de plomb de la tradition, de ce qui se dit, s'enseigne et se transmet, pour me faire une idée par moi-même. C'est alors que j'ai vu ce qu'on ne dit pas habituellement : don Quichotte comme l'archétype du dénégateur. Autrement dit, une figure universelle et très contemporaine ! Nos temps nihilistes donnent en effet aux figures de la dénégation une place majeure.

 

Marianne : Comment définissez-vous ce phénomène de dénégation ?

 

Michel Onfray : La dénégation est un concept qui se trouve dans le dictionnaire de la langue française, mais dans la seule acception freudienne. Si, comme moi, on ne souscrit pas à la parapsychologie du docteur viennois, que fait-on de ce concept ?

Je souhaitais l'examiner dans une configuration philosophique, et non freudienne : la dénégation n'est pas refoulement de ce qui surgit de l'inconscient pour y retourner après un effet de la censure lors d'une analyse, mais effacement du néocortex au profit du cerveau reptilien, à qui l'on doit une décision relevant de la violence animale qui nous habite quand nous n'avons pas été à la hauteur. La dénégation est l'opération de celui qui ne veut pas voir qu'il a été très au-dessous de l'idée qu'il se fait de lui-même.

Ainsi, les voleurs, les violeurs, les menteurs avouent rarement qu'ils sont voleurs, violeurs, menteurs... Pris la main dans le sac, ils n'ont rien fait. La dénégation permet d'éviter de se retrouver face à une image de soi dégradante et dégradée quand on se fait de soi une idée plus élevée. Dans ces cas-là, le dénégateur est celui qui affirme que le réel n'a pas eu lieu. Chacun a connu ce genre de spécimen. Il m'est même arrivé de voir des gens très doués pour reconnaître la paille de la dénégation dans l'œil du voisin qui ne voyaient pas la poutre qui était dans le leur. Logique même de la dénégation...

 

Marianne : La foi en un idéal et le refus du réel, loin de s'opposer, ne sont-ils pas, en réalité, la même chose vue sous des angles différents ? C'est le sens de la citation de Nietzsche que vous placez en exergue de votre livre, énonçant que « les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que le mensonge ».

 

Michel Onfray : Croire à un idéal est une bonne chose, sauf quand on croit plus vrai l'idéal que le réel lorsqu'il donne tort à l'idéal ! ["Je crois plus à mes idées qu’aux gens. J’ai une espèce d’idéal qui fait probablement de moi un psychorigide". - NDE ;~)] L'idéal doit être un principe directeur, pas un acte de foi : il dirige l'action, mais si ce qui a lieu montre que l'idée est fautive, il faut changer d'idée - les croyants en un idéal changent de réel, mais jamais d'idée. Ainsi les croyants en Dieu, les militants, ceux qui adhèrent à un parti, les figures encartées, les disciples (marxistes, freudiens, lacaniens, althussériens, heideggériens, foucaldiens, derridiens, etc.), les idéologues qui sont d'abord de droite ou de gauche, croyants ou athées, avant de penser librement. Ce qui, convenez-en, fait du monde...

 

Marianne : Plusieurs fois ici, vous effectuez une sorte de critique de la lecture. Vous dites à un moment de don Quichotte qu'il a « trop lu », puis, à propos de Sancho, qu'il n'est pas « encombré par l'idéal : il n'a lu aucun livre ». Que signifie « trop lire » ? Les livres peuvent-ils être un poison ?

 

Michel Onfray : C'est justement quand on est un grand lecteur qu'on finit par savoir et comprendre un jour qu'il ne faut pas lire trop de livres, mais bien lire peu de livres. Et c'est le temps qui vous montre ce qui, dans une bibliothèque, est glose inutile qui vous éloigne du monde pour vous enfermer dans la bibliothèque et vous empêcher de voir le monde, ou bien livre qui invite à dépasser le livre pour aller voir le monde vraiment. Vous pouvez lire des centaines de livres qui entretiennent votre foi, ce seront autant de livres qui vous empêcheront de penser vraiment et qui vous conforteront dans votre incapacité à voir le monde.

Quand le mur de Berlin est tombé, les bibliothèques remplies de littérature marxiste sont devenues caduques ; or, des deux côtés du Mur, des gens ont parfois passé une vie à ne lire que cette littérature qui entretenait leurs fictions. Je n'ai pas la religion du livre mais le goût de l'intelligence libre et libérée. Et il faut du temps pour comprendre que certains livres entretiennent l'obéissance alors que d'autres invitent à l'insoumission.

Enfin, que certains livres soient des poisons, bien sûr... On a tué au nom de la Bible, du Talmud, du Coran, du Contrat social, du Capital, de Mein Kampf, du Petit Livre rouge, de la Critique de la raison dialectique... Pas au nom des Fleurs du mal, de la Recherche du temps perdu, ou des poèmes de Jaccottet, pour prendre un récent auteur « pléiadisé ».

 

 

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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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