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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 16:24

 

 

Michel Onfray a signé une tribune dans Le Nouvel Observateur N° 2586 (29.05.2014) intitulée :

 « Marine Le Pen fait déjà la loi » 


Le-Front-national-jubile article landscape

 

 

Le paysage politique français est coupé en deux : la droite et la gauche. Certes, mais ces deux morceaux sont eux-mêmes scindés en deux avec les libéraux et les antilibéraux. En France, il existe donc quatre grandes familles qui, en fait, n’en font véritablement que deux, mais pas celles que l’on croit… Le clivage droite-gauche suppose donc un autre partage avec, d’une part, droite de droite et droite de gauche, d’autre part, gauche de droite et gauche de gauche. On ne s’étonnera pas que la droite de gauche (UMP) et la gauche de droite (PS) soient plus proches l‘une de l‘autre que la droite de droite (FN) de la droite de gauche et la gauche de gauche (FG) de la gauche de droite.

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L’ancienne bipartition a fait long feu : jadis Giscard & Mitterrand, Chirac & Mitterrand, Sarkozy & Hollande donnaient l’impression de s’opposer. En fait, l’opposition n’était que de façade, elle ne se manifestait que de façon rhétorique au moment des élections. Une fois parvenus au pouvoir, Giscard se gauchisait, Mitterrand se droitisait, et l’un et l’autre menaient une politique assez semblable. 

Signes du mélange des genres : le conservateur libéralisait l’avortement alors que progressiste imposait la rigueur. Ou bien : prétendument héritier de De Gaulle, Chirac supprimait le service militaire, un geste qui pouvait satisfaire la gauche antimilitariste, et, hypothétiquement héritier de Jaurès, Mitterrand convertissait le pays au libéralisme avec Maastricht, une option qui aurait dû ravir les centristes et la droite. Ou bien encore : Mitterrand engageait la France dans la guerre du Golfe et Chirac refusait de faire la guerre en Irak; le socialiste se faisait belliciste, et le gaulliste, pacifiste…

 

Sur les plateaux de télévision, ces faux frère ennemis s’opposaient. En fait, la droite parlait à droite et la gauche parlait à gauche, alors que la droite et la gauche gouvernaient au centre, en libéraux qui souscrivaient aux valeurs du marché. Seules les rhétoriques étaient encore de droite et de gauche alors que les pratiques étaient consensuellement en faveur de l’Europe libérale décrétée religion obligatoire par Mitterrand en 1983. 

 

« Maastricht » a été présenté par lui comme l’avenir, le progrès, la solution à tous les problèmes: cette Europe libérale, il nous la présente comme la seule. Quiconque n’en veut pas, parce qu’elle est libérale et non parce qu’elle est Europe, passe pour un ennemi de l’Europe, donc un ami des nations. Au Bundestag, Mitterrand qui fait l’éloge du courage des soldats allemands pendant la dernière guerre mondiale affirme que les nations, c’est le nationalisme, et que le nationalisme, c’est la guerre ! Dans ces conditions, qui peut vouloir défendre la nation ?

 

Cette Europe devait apporter la paix, la prospérité, le plein emploi, l’amitié entre les peuples, la puissance dans le concert des nations. Qui pouvait vouloir la guerre, la décadence, le chômage, la haine entre les peuples et l’impuissance internationale ? Or ceux qui ont voté oui à Maastricht (Mélenchon en était, moi pas…) n’ont pas eu la paix, mais la guerre en Europe centrale, quand ils n’ont pas justifié la présence de militaires européens dans des conflits partout sur la planète; ils n’ont pas eu la prospérité, car le marché libre a engendré la paupérisation: les pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres, les riches de moins en moins nombreux et de plus en plus riches; la prospérité n’a pas été au rendez-vous pour les milieux modestes, car le passage à l’euro, par la pagaille mentale que suscitait la conversion au moindre achat, a étranglé le peuple tant il a été l’occasion de hausser les prix pendant que les salaires n’augmentaient pas; ils n’ont pas eu le plein emploi: le plombier polonais n’était pas une fiction, mais une réalité car, à défaut d’harmonisation par le haut des droits du travail des pays européens, la main-d’œuvre issue de certains pays était plus rentable parce que les salariés étaient moins protégés, n’importe quel patron, soumis à la concurrence internationale, avait intérêt à baisser ses coûts de production en délocalisant ou en travaillant avec des ouvriers arrivés en France et exploités au regard de la loi française; ils n’ont pas eu l’amitié entre les peuples: la rivalité qu’imposait le libéralisme aux salariés des pays européens n’a pas joué en faveur de la sympathie entre les prolétaires mis en compétition; ils n’ont pas eu la puissance d’une Europe forte, car le libéralisme qui l’anime depuis un quart de siècle n’a pas joué en faveur d’une Europe sociale - qui aurait eu la faveur des peuples…


Le calcul de Mitterrand était cynique et personnel: en renonçant à gouverner à gauche, en laissant la France de côté pour se soucier de construire un Europe à laquelle il pensait pouvoir plus facilement attacher son nom, Mitterrand a œuvré à ce chantier en faisant passer la France au second plan.


Cette Europe a failli. La droite de gauche et la gauche de droite se partagent le pouvoir à la faveur de la Constitution de 1958 qui favorise le bipartisme. Ce bipartisme a failli. En 2005, le peuple français a massivement fait savoir qu’il ne voulait plus de cette Europe libérale, qu’il en voulait une autre, en l’occurrence une Europe sociale. Non pas plus du tout d’Europe, mais une autre Europe.

 

Comme un seul homme l’UMP et le PS ont méprisé le vote populaire en se rassemblant au Congrès pour voter ensemble contre le vote du peuple: ce jour de 2008, le peuple a enfin compris qu’il était floué par ceux qui disent le représenter et que se contentent de défendre l’idéologie de la boutique qui les appointe.

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Ce bipartisme qui a failli a engendré un autre bipartisme: celui qui oppose deux fronts, le Front national et le Front de GaucheIl y a autant du FN de Jean-Marie Le Pen au Rassemblement plantu lepen-melenchonbleu Marine de sa fille que du PCF de Maurice Thorez à celui de Pierre Laurent. Certains de ceux qui refusent le bipartisme UMP-PS se retrouvent dans cet autre bipartisme FN-FG: des transfuges montrent d’ailleurs la porosité. D’anciens cégétistes ou communistes soutiennent désormais Marine Le Pen, des gens qui ont voté à « gauche » votent désormais pour ce rassemblement.


Ce qui réunit les deux fronts est important : un même refus de l’Europe libérale, une même condamnation des logiques de Maastricht, une même franche suspicion pour l’euro, un même ras-le-bol des partis qui défendent l’Europe libérale, une même condamnation de la quasi-totalité de la presse et des médias qui, aux mains des banquiers, se font les courroies de transmission quotidiennes de l’idéologie libérale, un même souci du petit peuple, une même condamnation des élites qui ont failli, une même défense de l’État et, c’est nouveau au FN, un même éloge des services publicsSur des questions d’actualité, l’intervention en Syrie, le soutien à Poutine, la défense de Kerviel transfiguré en victime du système, les convergences entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont visibles.

 

Seule la question de l’islam distingue le FN du FG: un danger pour l’une, une chance pour l’autre. Voilà pourquoi la première rassemble le double de voix du second. Pragmatique, Marine Le Pen pose les questions que tout le monde se pose; idéologue, Mélenchon estime que ces questions ne sont pas légitimes - elles se posent pourtant. Si le franc-maçon laïc Mélenchon était aussi fâché contre l’islam qu’il l’est avec toutes les religions, sauf celle-là, les rapports seraient inversés, et c’est Marine Le Pen qui ferait du score électoral à deux chiffres une victoire. La vie politique française s’organiserait alors autour de Jean-Luc Mélenchon – ce qui serait nettement plus souhaitable pour gauchiser la gauche de gouvernement...

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Une frange de la population ne se reconnaît pas dans ces quatre offres: elle rassemble ceux qui ont compris que le libéralisme était à l’Europe contemporaine ce qu’a été le marxisme-léninisme à la seconde moitié du XXe siècle: quand on en pointait les failles, on s’entendait dire que c’était parce qu’il n’y en avait pas assez - comme le manque de marxisme expliquait l’impéritie du marxisme, c’est aujourd’hui le manque de libéralisme qui justifierait l’état dans lequel nous nous trouvons ! Ceux qui ont de la mémoire ont vu que l’UMP et le PS défendent un monde dont ils ne veulent plus, même s’ils ont été sensibles un jour à la propagande mitterrandienne.

 

Une autre partie de la population ne se reconnaît pas dans l’offre antilibérale: parfois elle voudrait bien d’une partie de Le Pen, mais sans son arrière-plan de droite catholique - retour à la peine de mort, refus de l’avortement, défense de la famille catholique, condamnation de la modernité au nom de la tradition; parfois, elle voudrait bien d’une partie de Mélenchon (c’est mon cas…), mais sans l’arrière-plan de la gauche robespierriste coupeuse de têtes - gauche de ressentiment, options populistes au lieu de populaires, logiciel idéologique des années 1950-1970, culte du chef…

 

Une dernière partie ne se reconnaît plus dans ces quatre possibilités: déçue, lucide, elle sait que la règle libérale du eu électoral libéral dégagera un libéral, de droite ou de gauche, mais un libéral. Lors des débats télévisés, ils se seront opposés, mais ils voteront les mêmes lois au Parlement européen.

 

Elle sait aussi que les antilibéraux n’auront que des strapontins sur lesquels ils pourront faire les tribuns de la plèbe sans que leurs prises de parole portent à conséquence. Les libéraux argueront même que ces diatribes prouvent le caractère hautement démocratique de leur institution ! Elle sait aussi que ces tribuns émargeront pour cette fonction et, protégés par les partis qui les auront choisis pour siéger, c’est le principe de la liste partidaire, qu’ils auront une fiche de paie très en dessous de la leur…

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Quoi qu’il en soit, Marine Le Pen s’est servie de l’Europe pour la prochaine présidentielle - les prochaines présidentielles devrait-on dire. Désormais, elle incarne la force politique en regard de laquelle se constituent toutes les stratégies et toutes les tactiques des autres partis. Elle fait déjà la loi… Je suis moins furieux contre elle, qui est un symptôme, que contre tous ceux qui l’ont rendue possible depuis 1983. On ne peut humilier un peuple sans qu’il ait un jour envie de recouvrer sa dignité, même en se trompant sur les moyens. Laisser à Marine Le Pen le monopole de la restitution de la dignité du peuple abîmé par trente années de libéralisme n’est pas une fatalité. Si la gauche en avait envie, rien ne lui serait plus facile: il suffit de vouloir. Mais vouloir n’est plus dans le vocabulaire socialiste depuis longtemps car l’Europe libérale empêche que les nations veuillent autre chose que ce qu’elle veut.

 

Michel Onfray     


 

Réactions 

  • atlantico - Revue de presse des hebdos - Barbara Lambert - 29.05.2014
  • Bakchich - « Où Michel Onfray amalgame Front de Gauche et Front National… » - Sébastien Fontenelle - 29.05.2014
"En somme : M. Onfray, qui excelle donc (aussi) dans l’art de l’amalgame émétique, et dont la prose prend ici des airs de dessin (dégueulasse) de Plantu, décrète là que rien ne différencie le Front de gauche du Front national."
"Il devrait rester à débattre de philosophie avec Badiou, le sieur Onfray, il y est plus brillant. Là ce professeur régresse en mode "potache"! Je ne suis pas chargé de défendre le FDG, je n'en suis pas membre. Mais cet amalgame porte danger à toute la gauche. [...]
Le Front de gauche porte une critique sociale anti-capitaliste (moindre que celle du NPA certes) que le FN n'a pas. Le FN défend le capitalisme, la classe dominante nationale, l'oligarchie nationale derrière la façade du peuple-nation."

 

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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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