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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 16:18

 

Dans le dossier du Point du 24 juillet 2014 intitulé "Notre petit manuel de culture générale" on retrouve quelques conseils des spécialistes en la matière.

Que faut-il vraiment savoir dans le domaine de la littérature (par Jean d‘Ormesson), de l’art (par Adrien Goetz), de la religion (par Frédéric Lenoir), de l’histoire (par Michel Winock), de la physique (par Jean Dalibard), des mathématiques (par Cédric Villani), de la biologie (par Edith Heard) ?


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Quant à la philosophie, c’est Michel Onfray qui donne un cours particulier et une liste de lectures indispensables. En voici un extrait:


Lire pour vivre et non vivre pour lire 

 

L’idéal, pour qui voudrait être philosophe, consisterait aujourd’hui à se mettre plutôt aux leçons de la nature et du cosmos qu’à celles des philosophes qui, pour la plupart, pensent que le réel est moins important que les livres qui le disent. (…) Lire ce qu’Ovide raconte de l’amour dans « L’art d’aimer » est une bonne chose, mais rien n’égale l’expérimentation du coup de foudre, de la séduction, des brûlures de la passion, des souffrances de la séparation. (…)

Faut-il dès lors ne pas lire, ne plus lire, et faire l’éloge des autodafés comme Rousseau pour qui l’imprimerie a perverti les hommes avec des livres qui ont contaminé les cerveaux sains avec des idées saugrenues ? Non, bien sûr. Mais il faut lire avec discernement, puis lire pour vivre et non vivre pour lire.

Qu’est-ce à dire ? Lire avec méthode. Rien n’est plus déplorable que l’absence de méthode de l’autodidacte dont les connaissances s’accumulent comme les vieilles choses inutiles dans un grenier. La façon de procéder de l’Autodidacte de « La nausée » de Sartre, qui aborde les livres de la bibliothèque municipale par ordre alphabétique et commence par la lettre A en espérant bien arriver un jour à la lettre Z, est affligeante…

On évitera donc le désordre, la lecture aléatoire, le livre lu avant celui dont il procède. Or on ne comprend la philosophie que si l’on saisit ses enjeux historiques. La plupart du temps, un philosophe écrit contre - contre un ancien ou contre un contemporain, mais souvent contre. Même ses « pour » cachent souvent des « contre »…

 

Le philosophe Whitehead aurait dit un jour que l’histoire de la philosophie se résume à celle des notes en bas de page de l’œuvre de Platon. Pas complètement faux, pas tout à fait vrai non plus… Pas faux, car le platonisme a nourri le christianisme, qui, en accédant au statut de religion d’État, est devenu philosophie dominante. Dès lors, le dualisme du corps mauvais et de la bonne âme immatérielle qui le sauve si on en use correctement, le mépris de la chair et des passions, l’immortalité de l’âme qui continue à vivre après le trépas, la mort préférable à la vie, tout cela, parmi d’autres thématiques platoniciennes, se trouve recyclé dans la religion chrétienne. Pas tout à fait vrai non plus, car une philosophie s’oppose à Platon et aux platoniciens, et ces derniers l’ont combattue: celle du matérialiste Démocrite dont Platon voulut faire détruire les œuvres sur un bûcher… (…) On dispose de deux fils rouges, mais c’est encore peu pour se déplacer dans le labyrinthe si l’on n’a pas la méthode pour les dérouler…

 

Aux antipodes de la méthode fictive de l’autodidacte pour qui l’ordre intellectuel peut sortir de l’ordre alphabétique, il faut promouvoir la méthode historique et chronologique qui prend pour lettre A le passé le plus ancien et pour lettre Z le présent le plus vif. On fonctionnera de même pour aborder un philosophe: des œuvres de jeunesse aux dernières publiées, avant les posthumes, à quoi on ajoute les correspondances, si elles n’ont pas disparu avec le temps ou si elles n’ont pas été expurgées par les ayants droit gardiens du temple pour les contemporains. (…) Plus on remonte haut dans le temps, moins la méthode que je propose (croisement de l’œuvre complète, des correspondances et des biographies) s’avère difficile à mettre en œuvre.

 

Dès lors, si l’on ne se destine pas à une carrière de professeur de philosophie, ce qui suppose la connaissance et la maîtrise d’un maximum de références de l’histoire de la philosophie officielle; si l’on ne se destine pas à l’agrégation ou au doctorat, qui nécessitent beaucoup de lectures, mais de peu d’auteurs et sur peu d’auteurs; si l’on ne vise pas la carrière de philosophe professionnel, qui passe souvent ces temps-ci par un mélange des deux premières voies, avec le ton du journaliste en plus, alors on peut retrouver le sens existentiel qu’avait la philosophie à ses origines occidentales, des penseurs dits présocratiques du VIe siècle avant l’ère commune, jusqu’à Plotin, au IIIe siècle de notre ère: dans ces temps bénis, la preuve du philosophe n’est pas qu’il se prétende tel, mais qu’il vive visiblement selon les principes qu’il enseigne. Le philosophe n’est pas celui qui dit qu’il est, mais celui dont on voit qu’il l’est - ce dont témoigne sa vie philosophique.

La philosophie est alors édification de soi et non poudre aux yeux; elle est invitation existentielle, et non joute verbale, art rhétorique ou prouesse sophistique; elle est préparation à une vie transfigurée, et non jeu de mots interminable, logorrhée à n’en plus finir, jusqu’à étourdissement de l’auditeur et séduction facile d’une âme en peine.

 

De cette façon, on peut éviter bien des philosophes du lignage platonicien: l’allégorie de la caverne, la cité de Dieu augustinienne, le cogito cartésien, l’occasionnalisme malebranchiste, l’impératif catégorique kantien, la réduction phénoménologique husserlienne, l’inconscient freudien, la chose en soi sartrienne, l’objet « petit a » lacanien, la déconstruction derridienne - laissons cela aux candidats au baccalauréat, aux professeurs d’université, aux cuistres, aux candidats à « Questions pour un champion », aux chercheurs du CNRS, aux professeurs du Collège de France, aux journalistes philosophants.

En revanche, le lecteur soucieux d’une sculpture de soi trouvera une nourriture substantielle à lire, mais surtout à méditer et à vivre: les « Fragments » de Démocrite, la « Lettre à Ménécée » d‘Épicure, « De la nature des choses » de Lucrèce, les « Essais » de Montaigne dans une traduction en français contemporain (un crime pareil à celui du visionnage d’un film serbo-croate doublé en français pour un cinéphile…), la « Vie d’Épicure » de Gassendi, les « Aphorismes sur la sagesse dans la vie » de Schopenhauer, « Le nouveau monde amoureux » de Fourier, « Walden « de Thoreau, « Écoute, petit homme !» de Reich. Et puis, s’il ne fallait qu’un livre, court, bref, définitif, qui associe beauté poétique, profondeur philosophique, efficacité existentielle, pertinence païenne: le bref « Noces » d’Albert Camus.

 

      Michel Onfray     

 

 

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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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