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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 01:14

 

Une catalyse du merveilleux - (suite)


...  les pages les plus connus du Nouveau Testament et l’ouvrage que Diogène Laërce consacre à la vie, aux opinions et aux sentences des philosophes illustres. […]

Un monde semblable, d’identiques façons littéraires chez les auteurs, une même propension rhétorique à libérer le magique, le merveilleux, le fantastique pour donner à leur sujet le relief et le brillant nécessaires à l’édification de leurs lecteurs. Marc veut faire aimer Jésus, Diogène Laërce pareillement avec les grands philosophes de la tradition antique. L’évangéliste raconte une vie pleine d’événements fabuleux ? Le doxographe truffe son texte de péripéties tout autant extraordinaires au sens étymologique. Car il s’agit de dresser le portrait d’hommes d’exception. Comment pourraient-ils naître, vivre, parler, penser et mourir comme des mortels ?


atheologie--socrate-en-face-de-l-39-academie-nationale-d-3.jpgathéisme mormon-Christus


Précisons : Marie, mère de Jésus, conçoit dans la virginité, par l’opération du Saint-Esprit; banal : Platon également procède d’une mère dans la fleur de l’âge, mais disposant d’un hymen préservé. L’archange Gabriel informe la femme du charpentier qu’elle enfantera sans l’aide de son mari, brave bougre qui consent sans rechigner ? Et alors : le même Platon s’enorgueillit du déplacement d’Apollon en personne ! Le fils de Joseph est surtout fils de Dieu ? Pas de problème : Pythagore également que ses disciples prennent pour Apollon en personne venu directement de chez les Hyperboréens. Jésus effectue des miracles, rend la vue à des aveugles, la vie à des morts ? Comme Empédocle qui, lui aussi, ramène à la vie un trépassé. Jésus excelle dans les prédictions ? Mêmes talents chez Anaxagore qui prédit avec succès des chutes de météorites 

Poursuivons : Jésus parle en inspiré, prêtant sa voix à plus grand, plus fort et plus puissant que lui ? Et Socrate, hanté, habité par son daimon ? Le futur crucifié enseigne à des disciples convertit par son talent oratoire et sa rhétorique ? Tous les philosophes antiques, des cyniques aux épicuriens, agissent avec un semblable talent. La relation de Jésus avec Jean, le disciple préféré ? La même unit Épicure et Métrodore. L’homme de Nazareth parle métaphoriquement, mange du symbole et se comporte en énigme ? Pythagore aussi… Jamais il n’a écrit, sauf une fois sur le sable, avec un bâton, le même qui efface immédiatement les caractères tracés sur le sol ? Idem pour Bouddha ou Socrate, des philosophes de l’oralité, du verbe et de la parole thérapique. Jésus meurt pour ses idées ? Socrate aussi. A Gethsémani, le prophète connaît une nuit déterminante ? Socrate expérimente ces ravissements dans une semblable obscurité à Potidée. Marie connaît et apprend son destin de vierge mère par un songe ? Socrate rêve de cygne et rencontre Platon le lendemain.

Encore ? Encore… Le corps de Jésus, à l’évidence, ingère des symboles, mais ne digère pas, on n’excrète pas du concept… Chair extravagante, insoumise aux caprices de tout chacun : le Messie n’a pas faim ni soif, il ne dort jamais, ne défèque pas, ne copule pas, ne rit pas. Socrate non plus. Souvenons-nous de l’Apologie dans laquelle Platon campe un personnage qui ignore les effets de l’alcool, de la fatigue et de la veille. Pythagore apparaît lui aussi revêtu d’un anticorps, d’une chair spirituelle, d’une matière éthérée, incorruptible, inaccessible aux affres du temps, du réel et de l’entropie.

Platon et Jésus croient tous les deux à une vie après la mort, à l’existence d’une âme immatérielle et immortelle. Après la crucifixion, le mage de Galilée revient parmi les hommes. Mais bien avant lui, Pythagore pratiquait sur le même principe. Plus lent, car Jésus attend trois jours quand le philosophe vêtu de lin patiente deux cent sept ans avant de revenir en Grande Grèce. Et tant d’autres fables qui fonctionnent indifféremment du philosophe grec au prophète juif, quand l’auteur du mythe souhaite convertir son lecteur au caractère exceptionnel de son sujet et du personnage dont il entretient

 

Construire hors de l’histoire

 

Le merveilleux tourne le dos à l’histoire. On ne lutte pas rationnellement contre des pluies de crapauds ou d’enclumes, des morts qui sortent de leur sépulcre pour dîner avec leurs familles, on ne tient pas en face de paralytiques, d’hydropiques ou d’hémorroïsses qui recouvrent la santé par un coup de baguette magique. Une parole qui guérit, un verbe thérapeute, un geste inducteur de miracles physiologiques, on ne peut saisir leur sens quand on reste sur le terrain de la raison pure. Pour comprendre, il faut penser en termes de symboles, d’allégories, de figures de style. La lecture des évangiles exige le même abord que la prose romanesque antique ou les poèmes homériques : un abandon à l’effet littéraire et un renoncement à l’esprit critique. […]

athéologie eglise-ecole

Les évangélistes méprisent l’histoire. Leur option apologétique le permet. Pas besoin que les histoires aient eu effectivement lieu, pas utile que le réel coïncide avec la formulation et la narration qu’on en donne, il suffit que le discours produise son effet : convertir le lecteur, obtenir de lui un acquiescement sur la figure du personnage et son enseignement. La création de ce mythe est-elle consciente chez les auteurs du Nouveau Testament ? Je ne crois pas. Ni consciente, ni volontaire, ni délibérée. Marc, Mathieu, Jean et Luc ne trompent pas sciemment. Paul non plus. Ils sont trompés, car ils disent vrai ce qu’ils croient et croient vrai ce qu’ils disent. Aucun n’a rencontré physiquement Jésus, mais tous créditent cette fiction d’une existence réelle, nullement symbolique ou métaphorique. A l’évidence, ils croient réellement ce qu’ils racontent. Auto-intoxication intellectuelle, aveuglement ontologique

Tous créditent une fiction de réalité. En croyant à la fable qu’ils racontent, ils lui donnent de plus en plus consistance. La preuve de l’existence d’une vérité se réduit souvent à la somme des erreurs répétées devenues un jour une vérité convenue. De l’inexistence probable d’un individu dont on raconte le détail sur plusieurs siècles sort finalement une mythologie à laquelle sacrifient des assemblées, des cités, des nations, des empires, une planète. Les évangélistes créent une vérité en ressassant des fictions. La hargne militante paulinienne, le coup d’État constantinien, la répression des dynasties valentinienne et théodosienne fait le reste.

 

Un tissu de contradictions

 

La construction du mythe s’effectue sur plusieurs siècles, avec des plumes diverses et multiples. On se recopie, on ajoute, on retranche, on omet, on travestit, volontairement ou non. Au bout du compte, on obtient un corpus considérable de textes contradictoires. D’où le travail idéologique qui consiste à prélever dans cette somme matière à histoire univoque. Conséquence : on retient des évangiles pour vrais, on écarte ceux qui gênent l’hagiographie ou la crédibilité du projet. D’où les synoptiques et les apocryphes. Voire les écrits intertestamentaires auxquels les chercheurs accordent un statut étrange d’extraterritorialité métaphysique !

Jésus végétarien ou ressuscitant un coq cuit dans un banquet ? Jésus enfant étranglant des petits oiseaux pour se donner le beau rôle de les ressusciter ou dirigeant le cours des ruisseaux par la voix, modelant des oiseaux en argile et les transformant en volatiles réels, effectuant d’autres miracles avant l’âge de dix ans ? Jésus guérissant les morsures de vipère en soufflant sur l’endroit où se sont plantés les crochets ? Que faire du décès de son père Joseph à cent onze ans ? De celui de sa mère Marie ? De Jésus riant aux éclats ? et tant d’histoires racontées dans plusieurs milliers de pages d’écrits apocryphes chrétiens. Pourquoi les avoir écartées ? Parce qu’elles ne permettent pas un discours univoque… Qui constitue ce corpus et décide du canon ? L’Église, ses conciles et ses synodes à la fin du IVe siècle.

Pourtant cet écrémage n’empêche pas un nombre incalculable de contradictions et d’invraisemblances dans le corps du texte des évangiles synoptiques. Un exemple : selon Jean, la pièce de bois sur laquelle les juges inscrivent le motif de la condamnation - le titulus - est fixée sur le bois de la croix, au-dessus de la tête du Christ; selon Luc, elle se trouve autour du cou du supplicié; Marc, imprécis, ne permet pas de trancher… Sur ce titulus, si l’on met en perspective Marc, Mathieu, Luc et Jean, le texte dit quatre choses différentes… […]

Outre les contradictions, on pointe également des invraisemblances. Par exemple l’échange verbal entre le condamné à mort et Ponce Pilate, un gouverneur haut de gamme de l’Empire romain. Outre qu’en pareil cas l’interrogatoire n’est jamais mené par le grand patron mais par ses subordonnés, on imagine mal Ponce Pilate recevant Jésus qui n’est pas encore le Christ, ni ce que l’histoire en fera - une vedette planétaire. A l’époque, il relève tout juste des droit commun, comme tant d’autres dans les geôles de l’occupant. 

 athéologie miraclePeu probable, donc, que le haut fonctionnaire daigne s’entretenir avec un petit gibier local. De plus, Ponce Pilate parle latin et Jésus araméen. Comment dialoguer comme le laisse entendre l’évangile de Jean, du tac au tac, sans interprète, traducteur ou intermédiaire ? Affabulations…

Le même Pilate ne peut être procurateur selon le terme des évangiles, mais préfet de Judée, car le titre de procurateur apparaît seulement vers 50 de notre ère… Pas plus ce fonctionnaire romain ne peut être cet homme doux, affable, bienveillant avec Jésus que signalent les évangélistes, sauf si les auteurs de ces textes veulent accabler les juifs, coupables de la mort de leur héros, et flatter le pouvoir romain, pour collaborer quelque peu… Car l’histoire retient plutôt de ce préfet de Judée sa cruauté, son cynisme, sa férocité et son goût pour la répression. Reconstructions…

 

Autre invraisemblance, la crucifixion. L’histoire témoigne : à l’époque, on lapide les juifs, on ne les crucifie pas. Ce que l’on reproche à Jésus ? De se prétendre Roi des Juifs. Or cette histoire de messianisme et de prophétisme, Rome s’en moque. La crucifixion suppose une mise en cause de pouvoir impérial, ce que le crucifié ne fait jamais explicitement. Admettons la mise en croix : dans ce cas, on laisse le supplicié accroché, livré aux rapaces et aux chiens qui déchiquettent facilement le cadavre car les croix n’excèdent guère deux mètres de haut. Ensuite, on jette le corps à la fosse commune… En tout cas, la mise en tombeau est exclue. Fictions… […]

La lecture comparée des textes conduit à une foule d’autres questions : pourquoi les disciples sont-ils absents le jour de la crucifixion ? Comment croire qu’après un pareil coup de tonnerre - l’assassinat de leur mentor - ils reprennent le chemin de leur maison sans réagir, se rassembler, ni poursuivre l’entreprise créée par Jésus ? Car chacun reprend son métier dan son village…


ostatnia wieczerza


Pour quelles raisons aucun des douze n’effectue le travail que Paul - qui n’a pas connu Jésus… - effectue : évangéliser, porter la bonne parole aussi loin que possible ?

Que dire de tout cela ? Que faire de ces contradictions, de ces invraisemblances : des textes écartés, d ‘autres retenus, mais bourrés d’inventions, d’affabulations, d’approximations, autant de signes qui témoignent d’une construction postérieure, lyrique et militante de l’histoire de Jésus. On comprend que l’Église interdise formellement pendant des siècles toute lecture historique des textes dits sacrés. Trop dangereux de les lire comme Platon ou Thucydide !

Jésus est donc un personnage conceptuel. Toute sa réalité réside dans cette définition. Certes, il a existé, mais pas comme une figure historique - sinon de manière tellement improbable qu’existence ou pas, peu importe. Il existe comme une cristallisation des aspirations prophétiques de son époque et du merveilleux propre aux auteurs antiques, ceci selon le registre performatif qui crée en nommant. Les évangélistes écrivent une histoire. Avec elle ils narrent moins le passé d’un homme que le futur d’une religion. Ruse de la raison : ils créent le mythe et sont créés par lui.

Les croyants inventent leur créature, puis lui rendent un culte : le principe même de l’aliénation...


      Michel Onfray, Traité d’athéologie, La construction de Jésus, Grasset 2005, pages155-163 

 

      Jean-Sébastien Bach, Oratorio de Noël BWV 248,

Partie II  pour le deuxième jour de Noël : L’annonce aux bergers 

 

 

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commentaires

claude gétaz 14/08/2017 22:27

Madame Monsieur Bonjour

Que pensez-vous de l'ouvrage intitulé

'Monsieur Onfray au pays des mythes, Réponses sur Jésus et le christianisme',

écrit par M,. Jean-Marie Salamito, et publié aux éditions Salvator.

Merci pour votre réponse.
Claude Gétaz

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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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