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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 23:55

 

 

Pour compléter le sujet "La Tour de Babel, des langues de fermeture (langues régionales) et d’ouverture (l'espéranto)" abordé dans la dernière partie de l’interview sur Radio Canada, on vous invite à (re)lire l’article de Michel Onfray Les deux bouts de la langue, paru le 11.07.2010 sur Le Monde.fr


  Brueghel Pieter the elder La tour de Babel Kunsthistorische

La Tour de Babel, Pieter Brueghel l'Ancien, XVIe siècle, Kunsthistorisches Museum, Vienne 

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"Au commencement était Babel, chacun connaît l’histoire : les hommes parlent une seule et même langue, dite “adamique”, celle du premier d’entre eux. Puis ils se proposent de construire une immense tour destinée à pénétrer les cieux. Pareille architecture suppose que les hommes habitant le même élément que Dieu en deviendraient de facto les égaux. Cette volonté prométhéenne agit comme une autre formule du péché originel car, goûter du fruit de l’arbre de la connaissance, c’est savoir tout sur chaque chose, autrement dit, une fois encore, égaler Dieu. Il y eut une sanction pour le geste d’Eve, personne n’a oublié… De même pour celui des constructeurs de Babel: la confusion des langues.

Dieu qui est amour, rappelons-le pour qui aurait la fâcheuse tendance à l’oublier, descend sur Terre pour constater de visu l’arrogance de ces hommes. “Il dit: “Voilà qu’à eux tous ils sont un seul peuple et ont un seul langage; s’ils ont fait cela pour leur début, rien désormais pour eux ne sera irréalisable de tout ce qu’ils décideront de faire. Allons ! Descendons et là, brouillons leur langage, de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres.” Et Yahvé les dispersa, de là, à la surface de toute la Terre, et ils cessèrent de bâtir la ville” (Gen. 11, 6-7) – où comment semer la discorde…

Dès lors, il y eut des langues, certes, mais surtout l’incompréhension parmi les hommes. De sorte que la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu’une pauvreté ontologique et politique. On se mit alors à parler local, ce que d’aucuns célèbrent aujourd’hui comme le fin du fin. Je songe aux “nationalistes”, plus justement nommés “indépendantistes régionaux”, qui font de la langue un instrument identitaire, un outil de fermeture sur soi, une machine de guerre anti-universelle, autrement dit un dispositif tribal.

Précisons que le politiquement correct passe souvent sous silence cette information qu’il n’existe pas une langue corse, une langue bretonne, mais des dialectes corses ou bretons, chacun correspondant à une étroite zone géographique déterminée par le pas d’un homme avant l’invention du moteur. Le mythe d’une langue corse ou d’un unique parler breton singe paradoxalement le jacobinisme honni, car lesdites langues régionales sont compartimentées en groupe de dialectes – j’eus des amis corses qui, le vin aidant, oubliaient un instant leur religion et leur catéchisme nationaliste pour avouer qu’un berger du cap corse ne parlait pas la même langue que son compagnon du cap Pertusato ! Babel, Babel…

La langue régionale exclut l’étranger, qui est pourtant sa parentèle républicaine. Elle fonctionne en cheval de Troie de la xénophobie, autrement dit, puisqu’il faut préciser les choses, de la haine de l’étranger, de celui qui n’est pas “né natif” comme on dit. Or, comme une espèce animale, une langue obéit à des besoins relatifs à une configuration temporelle et géographique; quand ces besoins disparaissent, la langue meurt. Vouloir faire vivre une langue morte sans le biotope linguistique qui la justifie est une entreprise thanatophilique. Son équivalent en zoologie consisterait à vouloir réintroduire le dinosaure dans le quartier de la Défense et le ptérodactyle à Saint-Germain-des-Prés…

Zamenhof 4-copie-1A l’autre bout de la langue de fermeture, locale, étroite, xénophobe, il existe une langue d’ouverture, globale, vaste, cosmopolite, universelle: l’espéranto. Elle est la création de Ludwik Zamenhof, un juif de Bialystok, une ville alors située en Russie (en Pologne aujourd’hui). Dans cette cité où la communauté juive côtoyait celle des Polonais, des Allemands et des Biélorusses, les occasions de ne pas se comprendre étaient nombreuses. En ces temps, déjà, Dieu pouvait jouir de son forfait. Fin 1870-début 1880, l’espéranto se propose donc le retour au Babel d’avant la colère divine.

A l’heure où le mythe d’une langue adamique semble prendre la forme d’un anglais d’aéroport parlé par des millions d’individus, on comprend que la langue de Shakespeare mutilée, amputée, défigurée, massacrée, dévitalisée, puisse triompher de la sorte puisqu’on lui demande d’être la langue du commerce à tous les sens du terme. Vérité de La Palice, elle est langue dominante parce que langue de la civilisation dominante. Parler l’anglais, même mal, c’est parler la langue de l’Empire. Le biotope de l’anglais a pour nom le dollar.
Mais cette langue agit aussi comme un régionalisme planétaire : elle est également fermeture et convention pour un même monde étroit, celui des affaires, du business, des flux marchands d’hommes, de choses et de biens. Voilà pour quelle raison l’espéranto est une utopie concrète à égalité avec le projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre, autant d’idées de la raison dont le biotope n’est pas “l’avoir” mais “l’être” – plus particulièrement “l’être ensemble” sans perspective d’échanges autres que de biens immatériels.

L’espéranto propose d’habiter une langue universelle, cosmopolite, globale qui se construit sur l’ouverture, l’accueil, l’élargissement; elle veut la fin de la malédiction de la confusion des langues et l’avènement d’un idiome susceptible de combler le fossé de l’incompréhension entre les peuples; elle propose une géographie conceptuelle concrète comme antithèse à la religion du territoire; elle parie sur l’être comme généalogie de son ontologie et non sur l’avoir; elle est le voeu d’une nouvelle Grèce de Périclès pour l’humanité entière – car était grec quiconque parlait grec: on habitait la langue plus qu’un territoire -; elle est la volonté prométhéenne athée non pas d’égaler les dieux, mais de faire sans eux, de quoi prouver que les hommes font l’histoire – et non l’inverse."

Michel Onfray      

     

 


_________________________ 

 

Les réactions

Jean-Pierre Cavaillé, Michel Onfray, dévot de la langue unique, Le Monde.fr, le 14.07.10

René Merle, Babel et Michel Onfray, le 10.07.10

Françis Viangalli, Michel Onfray et les langues du monde, Le Monde.fr, le 13.08.10

 

      Ewa 

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commentaires

constance 20/03/2011 19:08



"De tous les sons du monde les sons les plus futiles sont ceux des langues. Et de tous les sons du monde ce sont les plus pernicieux : ils sont ceux qui laissent croire qu'ils vont donner du sens
à ce monde." Pascal Quignard, Petits traités, I



sandgirl 18/03/2011 13:42



Bonjour Constance, sa proposition a au moins le mérite de faire réfléchir sur la puissance et les possibilités d'une langue ...à l'ère de l'impérialisme d'un anglais abâtardi par le
néoconservatisme. Au plaisir.


Marc, merci, mais c'est page blanche, pour moi (sans dédouanement ;-) ).



constance 18/03/2011 13:40



Bonjour Lou,


 


Quelques phrases tirées de son journal, Le désir d'être un volcan :


- "L'hédonisme est ce qui permet à la vie d'être réellement vécue avant que la mort n'arrive".


- "Amitié et lecture, la musique et les beaux-arts, la littérature et les voyages, la conversation et la gastronomie, l'écriture et le corps, la poésie et la philosophie, l'enfance et le silence,
l'admiration et la colère, les livres et les chats, la mémoire et la mort."


- "Je dirais de l'hédonisme qu'il est la philosophie du plaisir entendu comme le consentement d'un corps à l'eudémonisme qui le requiert. L'eudémonisme est l'état qu'on doit au démon bienfaisant
et qui suppose la sérénité, la coïncidence avec le réel du moment."


 


A bientôt


 


Marc, chez moi aussi ça fonctionne :)



chasseur 18/03/2011 13:36



@lou


l’hedonisme chez onfray signifie que si t’as pas envie de manger le soir tu te forces pas


et ne laisse pas trainer des papiers avec les articles pareils 


fais en bon usage



marc 18/03/2011 13:32



@sandgirl


le 3e lien fonctionne sur mon ordi


je ne sais pas comment ça se passe pour les autres internautes



constance 18/03/2011 13:27



Igor, ne partez pas trop longtemps, vous avez tendance à nous manquer, tant d'éloges et de compliments à l'endroit de notre passe-temps, que de lumière...et de mots savants. Bien à vous, très
cher, à bientôt


 


Bonjour Sandgirl,


Je vous souhaite également la bienvenue, ne vous fiez pas aux apparences, je suis habituellement dans une meilleure forme. Pour ma part, je ne partage pas l'avis de MO. Je ne vois guère
l'intérêt d'une langue universelle, mais en vois une à la multiplicité des langues, dialectes, comme il y en a un au maximum de diversité dans la culture et la nature.  



Lou 18/03/2011 13:02



Bonjour,


Je viens de lire dans un article qui trainait que michel onfray se couche tous les soirs a jeun, sans manger ???


Pourriez vous expliquez ce que signifie l'hédonisme chez Onfray car j'ai du mal à comprendre.


Merci infiniment à toute votre équipe.



sandgirl 18/03/2011 12:35



Bonjour,


Merci de l'opportunité de lire ce texte au sujet de l'espéranto. Je suis allée lire les deux premières critiques également (le 3e lien me menant sur une page blanche...) et celle de Cavaillé
m'est parue bien enflammée par l'envie "de se faire Onfray".


Je ferai court (car il y a bien des points discutables chez Onfray et chez ses détracteurs). Le point de vue de pauvreté ontologique est défendable, mais seulement jusqu'à un certain point. Mes
questions poreraient surtout sur la richesse de la langue de l'espéranto ; par ex., offre-t-il un nuancier de l'expression ? Mais, fondamentalement, mon expérience me fera plutôt dire ceci :
c'est accorder beaucoup -beaucoup, beaucoup trop- de crédit au langage que de le faire le véhicule du lien de base. J'ai vécu toute ma vie dans un milieu où nous parlons la même langue et pour
autant, la compréhension mutuelle... Et puis je vois la diversité des langues comme la manifestation, le reflet, l'écho, de la diversité de la vie qui bruisse de partout et, même si je ne les
comprends pas, elles me paraissent des remparts contre l'uniformisme de la perception, puis des interprétations. Non, j'ai le regret de dire -mais mon opinion demeure ouverte à plus d'arguments-
que l'espéranto ne me paraîtrait pas être l'arme qui abatte l'abus de pouvoir et l'uniformisme.


(Par ailleurs, à propos des dialectes, l'histoire du français au temps de la monarchie veut qu'à Paris on se gaussait de parler le "bon" français, on se dit que peut-être elle n'en donnait pas
les moyens à sa parentèle républicaine ...non, tout ne se situe pas dans cet angle.)


Sayonara !



Ewa 18/03/2011 08:35



Ah… Igor au petit déj! Toujours aussi ignorant, il faut tout lui expliquer, à ce brave garçon.


Alors, en règle générale, l’espéranto c’est lingvo internacia de doktoro Esperanto. J’étais assez claire?


Mais, pour plus de précisions, il existe aussi l’espéranto sin calidad. C’est le charabia des désespérés nihilistes partouzeurs qui s’excitent à l’idée d’un embarquement pour le pays en
guerre.


Beso teorico, cher Igor.



Igor Travieso 17/03/2011 22:14



Mesdames,


L'espéranto ? N'est-ce pas ce patois à prétention universitaire dans lequel Michel Onfray enseigne à Caen, bourgade reculée de Basse-Normandie ? À moins qu'il ne s'agisse du galimatias que vous
écrivez dans de ce blog ?


Une précision s'impose.


Mes hommages,


Igor Travieso


 



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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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