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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 20:34

 

 

Comme 97% des humains (enquête officieuse réalisée de visu auprès des gens que j’ai pu croiser au cours de mon existence) j’aime le chocolat.

Le croquer, le laisser fondre dans la bouche en sirotant un express, jouir des cœurs en chocolat de Constance accompagnés de crème anglaise, en «mole» épicé, dans les crêpes, macarons choco-framboises…

et puis aussi, il y a le chocolat à boire.

 

chocolat-chaud banquet onfrayTrois moments intimement forts sont liés à ce breuvage, parlent à mon esprit et à mon corps comme savent le faire les aliments :

Les carrés de chocolat amer 75 % de cacao fondant dans un verre de lait sur le point de bouillir : avec ma mère, pas question d’avoir l’impression de boire du lait, l’ensemble doit être foncé, fort, corsé, au bord de l’indécence. Et à la fin on racle le fond du verre, chargé et dense, comme si on en avait pas eu assez.

Le froid dehors, la maison chaude, le moment passé avec ma mère dans la cuisine devant la casserole de lait, la lente fonte du chocolat dans des tasses en verre transparent qui laissent tout voir de la transformation.

Et puis il y avait le chocolat « de machine » que nous buvions en sortant de la piscine, le soir, avant d’affronter le froid. C’était évidemment un liquide dégeulasse, à l’odeur bien reconnaissable, mais le petit gobelet en plastique brulant, le bonnet sur les cheveux mouillés, l’odeur de chlore et les yeux piquants forment ensemble un souvenir profondément mien, que je n’ai évidemment jamais réussi à répéter avec la machine installée devant la salle de réunion du 5e étage…

Plus récemment j’ai découvert le chocolat mexicain, au lait ou à l’eau, aux volutes de cannelle et amandes, parfois épicé comme les Mayas le consommaient peut-être. Une boisson de légendes, étrange… à savourer dehors, sous une ceiba, l’esprit plein du désir de connaitre "le différent", l'Autre, loin des réminiscences personnelles, tourné vers le nouveau et l’inconnu.

 

maya chocolat banquet onfray

 

Toutes ces divagations autour du chocolat parce que je suis clouée au lit, fiévreuse, et que je suis retombée sur la fabuleuse Physiologie du goût de Brillat Savarin et ses hilarantes observations sur les pouvoirs du chocolat.

L’édition qui est entre mes mains date de 1975 et possède une éclairante et efficace lecture de l’œuvre par Roland Barthes, qui en rend la lecture d’autant plus savoureuse :


« Certains langages sont comme le Champagne : ils développent une signification postérieure à leur première écoute, et c’est dans ce recul du sens que naît la littérature. L’échelonnement des effets du Champagne est grossier, tout physiologique, conduisant de l’excitation à l’engourdissement ; mais c’est bien ce même principe de décalage, épuré, qui règle la qualité du goût : le goût est ce sens même qui connaît et pratique des appréhensions multiples et successives : des entrées, des retours, des chevauchements, tout un contrepoint de la sensation : à l’étagement de la vue (dans les grandes jouissances panoramiques) correspond l’échelonnement du goût. Brillat Savarin décompose ainsi dans le temps (car il ne s’agit pas d’une analyse simple) la sensation gustative : 1) directe (lorsque la saveur impressionne encore la langue antérieure), 2) complète (lorsque la saveur passe à l’arrière-bouche), 3) réfléchie (au moment final du jugement). Tout le luxe du goût est dans cette échelle ; la soumission de la sensation gustative au temps permet en effet de la développer un peu à la façon d’un récit, ou d’un langage : temporalisé, le goût connaît des surprises et des subtilités : ce sont les parfums et les fragrances, constitués à l’avance, si l’on peut dire, comme des souvenirs : rien n’eût empêché la madeleine de Proust d’être analysée par Brillat Savarin ».

Roland Barthes, Lecture de Brillat Savarin. Degrés.

 

"...il y a dans la mise en scène d'un bon repas autre chose que l'exercice d'un code mondain, eût-il une très ancienne origine historique; il rôde autour de la table une vague pulsion scopique: on regarde (on guette ?) sur l'autre les effets de la nourriture, on saisit comment le corps se travaille de l'intérieur; tels ces sadiques qui jouissent de la montée d'un émoi sur le visage de leur partenaire, on observe les changements du corps qui se nourrit bien. L'indice de ce plaisir qui monte est selon Brillat-Savarin, une qualité thématique très précise: la Luisance; la physionomie s'épanouit, le coloris s'élève, les yeux brillent, cependant que le cerveau se rafraîchit et qu'une douce chaleur pénètre tout le corps. La luisance est évidemment un attribut érotique: elle renvoie à l'état d'une matière à la fois incendiée et mouillée, le désir donnant au corps son éclair, l'extase sa radiance (le mot est de B.S) et le plaisir sa lubrification. Le corps du gourmand est ainsi vu comme une peinture doucement radieuse, illuminée de l'intérieur. Ce sublime comporte cependant un grain subtil de trivialité; on perçoit très bien ce supplément inattendu dans le tableau de la belle gourmande ("Une jolie gourmande sous les armes" dit B.S) : elle a les yeux brillants, les lèvres vernissées, et elle mord dans l'aile de perdrix; sous l'hédonisme aimable, qui est le genre obligé des descriptions de convivialité, il faut lire alors dans la luisance un autre indice : celui de l'agression carnassière, dont la femme , paradoxalement , est ici porteuse; la femme ne dévore pas la nourriture, elle mord, et cette morsure irradie; peut être dans cet éclair assez brutal, faut-il percevoir une pensée anthropologique: par à coups le désir revient à son origine et se renverse en besoin, la gourmandise en appétit (...). L'étrange est que dans le tableau excessivement civilisé que B.S. donne continûment des usages gastronomiques, la note stridente de la Nature - de notre fonds naturel -est donnée par la femme. On sait que, dans l'immense mythologie que les hommes ont élaborée autour de l'idéal féminin, la nourriture est systématiquement oubliée; on voit communément la femme en état d'amour ou d'innocence; on ne la voit jamais manger : c'est un corps glorieux, purifié de tout besoin. Mythologiquement la nourriture est affaire d'hommes; la femme n'y prend part qu'à titre de cuisinière ou de servante; elle est celle qui prépare ou sert, mais ne mange pas. D'une note légère B.S subvertit deux tabous: celui d'une femme pure de toute activité digestive, et celui d'une gastronomie qui serait de pure réplétion : il met la nourriture dans la Femme, et dans la Femme l'appétit (les appétits). "

Roland Barthes, Lecture de Brillat Savarin. Le Corps du gastronome.

 

Cette Lecture de Barthes n’est hélas pas disponible en ligne mais on pourra savourer la Physiologie du goût sur Gallica (je viens de découvrir émerveillée que l’on peut désormais «importer » leur lecteur sur blogs et sites : je le tente ici… si cela ne fonctionne pas, reportez-vous au manuel sur le blog de Gallica)


brillat.jpg

 

"Là où le thé et le café exacerbaient les capacités spirituelles et cérébrales, le chocolat met en exergue l'érotisme, au sens large du terme, c'est à dire les puissances de l'énergie et de la force"

Michel Onfray, La Raison gourmande, Mythologies des religions excitantes.

épipicure 

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Published by quatuor - dans Gourmandise
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commentaires

Jean-Claude 21/12/2010 09:39



Bonjour la compagnie chocolatiére


Moi  et le 85% de chez Cote d'OR


Je ne justifie pas : j'explique comment je fais un feu d'artifice de saveurs dans la bouche


1) je colle un carré de chocolat 85% sur le palais


2)j'attends quelques secondes qu'il ramollisse


3)je prends une cuisse froide d'orange soigneusement pelée que j'éclate sous les molaires (fond de bouche)


4) la mixture chocalat,pulpe;jus d'orange fais tourner dans la bouche jusqu'à liquéfaction totale tout en respirant profondément


5) final par la déglutition


un baiser aprés une telle mise en bouche est certes plus agréable qu'aprrès une soupe à l'ail


J'aime et qui aime me suive Carpe Diem



Monica 18/12/2010 09:33



J'aime le chocolat et je raffole du fromage :


http://www.youtube.com/watch?v=J1DKhNfj_zM


Quel cinéma ! que c'est bon !



bruno 22/11/2010 00:33



Pas mal Rose, moi aussi j'aime bien votre dernier message. Humour et visé juste. Vraiment pas mal. A+



epipicure 21/11/2010 21:20



Rose, j'ai fais un lapin aux olives et vin blanc, j'aurais aimé vous inviter, vous auriez amené le dessert (avec ou sans chocolat) ;)



Ewa 21/11/2010 18:33



Ah ah ah! J'aadoore! Ne changez rien, Rose!



Monica 21/11/2010 18:28



Rose, détendez-vous, tout va bien ! on est peut-être pas d'accord sur le chocolat, mais on s'entendra peut-être sur cela :


http://www.youtube.com/watch?v=uZz8IcS0qCg


Moi j'aime !



Rose 21/11/2010 17:53



Oui d'accord je pense comme vous. Ladurée baaaaah c'est mal, pas bon, pas bien, caca, faut surtout jamais goûter, ah non. Et mon petit patissier il est super. Si c'est pas beau la vie. Voilà,
c'est super, je suis comme vous. Whaaaa et j'ai plein d'imperfections !! Je bois du vin avec de la grenadine dedans ouais ! Et pas bien les limites, méchantes limites, file, vive la liberté...


Je suis comme vous car je pense comme vous.



epipicure 21/11/2010 16:40



je crois que personne ici ne considére le terme "populaire" comme une insulte: ce qui me choque c'est que l'on puisse associer obligatoirement le peuple au "conformisme". Pour moi, Ladurée, c'est
le symbole mëme du conformisme.  Perso, meme si j'avais le fric, je continurai á déguster les macarons aux framboises entieres de mon ami le Chef Miguel, et á explorer les trouvailles
d'autres artisans...


Etonnant qu'on reste bloqué sur ces pourcentages de chocolat et une "hiérarchie" des gouts... j'espérais en fait le contraire en citant Brillat Savarin, Barthes et Onfray.


Pour moi, oui, le gout s'éduque et évolue, mais j'espere jamais ne faire partie d'un club de quoi que ce soit, qui ose fixer des regles et des limites, un "bon goüt", je prefere les coeurs en
chocolat de Constance, les salades aux figues d'Ewa, les friands surprises de Marc, découvrir les spécialités de nos nouvaux amis Bruno, Serlet et Monica, avec leurs surprises et imperfections



épipicure 21/11/2010 16:23



Merci Marc, c'est exactement ce que je voulais répondre á Rose, mais au vrai, cela me fatiguais un peu de devoir jutifier mes goüts...



marc 21/11/2010 12:23



moi je suis un grand amateur des imperfections d'ewa


s'il s'agit de chocolat je prefere le chocolat noir a 45% comme rose


mais quand on dissout le chocolat a 75% dans un bol de lait chaud ca adoucit le gout et permet d'avoir tous les aromes en bouche



Monica 21/11/2010 12:11



Me permettez-vous que je me fasse ce petit plaisir : mélanger au chocolat ce bel ingrédient : une considération de Nietzsche : "Quels sont ceux qui nous élèvent ? Les philosophes, les artistes et
les saints, voilà les hommes véridiques, les hommes qui se séparent du règne animal".



Monica 21/11/2010 11:25



Ewa, votre club me plaît bien, j'espère y avoir ma place car pour ce qui est de l'imperfection, notamment sur le plan culinaire, j'en connais un rayon, mais je sais aussi reconnaître sous mon
palet, pas toujours délicat, de délicieux petits desserts : "coeur tout chocolat" par exemple.


En ce qui concerne l'imperfection de mon âme, j'invoque régulièrement, pour l'élever, l'un de mes maîtres à penser qui est celui que vous connaissez, en lorgnant de temps en temps : "la
sculpture de soi La morale esthétique".


Je vous embrasse



Ewa 21/11/2010 10:26



Mon ami(e) Epipicure aime le chocolat « populaire » à 75% de cacao. Moi, c’est encore pire - l’hérésie totale! Je préfère le chocolat au lait et aux noisettes entières ou à l’eau de vie (poire,
cerises, abricot…).


On ne pourrait jamais rentrer dans un club des amateurs de chocolat, on serait mal vus. Tant mieux! Je n’aime pas qu’on me dicte ce que je dois aimer ou pas, ce qui est de bon goût, noblement
élitiste, et ce qui ne l’est pas. 


Personnellement, je suis parfaitement imparfaite et… j’adore ça. ;~)



rose 21/11/2010 10:25



Epicure, je suis fille de paysan, mais je pourrais être aussi d'un milieu bourgeois que j'aurais le même avis. J'ai juste envie d'élever mes goûts. Et perso, je n'ai rien contre les macaron
ladurée, j'adorerais même avoir du fric pour en goûter... mais bon...


Je ne pensais pas que dire "populaire" serait pris ici comme une agression ou une insulte. Désolée. Bye bye



rose 21/11/2010 10:16



Bonsoir Bruno, C'est rarement plus de 45 à 50% de cacao. Pour avoir la finesse des aromes en bouche. Le chocolat à 70 c'est surtout un truc de publicitaire, style "on va vous en mettre plein la
vue". C'est juste mon opinion. Après être populaire ce n'est pas être plouc. C'est plutot l'idée du conformisme.



bruno 21/11/2010 00:42



Bonsoir rose,


Pour ma culture personnelle, c'est quoi le bon pourcentage à partir duquel on est bien vu dans un club d'amateur de chocolat et on ne passe pas pour un plouc ? 80 % de cacao ?


Bruno



épipicure 21/11/2010 00:27



Des gouts populaires: j'espere bien! c'est de lá que je viens, du peuple!  ces moments délicieux vécus avec ma maman fille de pauvre, la piscine municipale, ce sont évidemment des plaisir
populaires, pas de fils á papa dégustant leurs macarons Ladurée au bord de la piscine familiale. Mais finalement peu importe, ce qui compte ce sont ces sensations, ces micro-voyages, ces petits
frissons fixés á jamais dans l'esprit et le corps.


Nul n'est parfait: j'espere bien!


pas de lecon á donner ou á recevoir dans ce blog et les textes qui s'y trouvent : des sensations, des envies, des passions, des amis et beaucoup d'imperfection.


Rose, je vous invite á partager vos propres frissons culinaires, votre madeleine de Proust, les épices, saveurs et textures qui parlent á votre coeur et á votre ame...



Monica 20/11/2010 17:40



"des goûts populaires" ? "Nul n'est parfait" ?


Mais, rose, ici, tout le monde apprécie tout le monde ; tous les chocolats sont dans la nature...et le goût du peuple et son odorat imparfait, moi, il me plaît... j'en viens.


Mais bon, je peux vous comprendre... C'est comme si, moi qui me passionne pour le tango argentin, on le comparait au tango "populaire".


Et puis, nous l'avons compris toutes les deux, ce n'est pas ces beaux textes qui font apprécier le chocolat, mais le chocolat qui nous les font apprécier. Comme quoi, un rien
peut devenir un chef d'oeuvre quand le coeur y est. 



Rose 20/11/2010 14:34



Très jolis textes.


Mais pas une vraie amatrice de chocolat... Le choc à 75% de cacao c'est pour ceux qui n'ont pas le palais encore très fin et développés, mais ça vient avec le temps. Vous ne pourriez pas rentrer
dans un club d'amateur de chocolat avec ces goûts si populaires ! (dans les clubs, ce style de chocolat est très mal vu). Personne n'est parfait.



monica 19/11/2010 21:47



Merci, merci, et merci. Il faut que je relise ces beaux textes. Je suis trop prise par eux et par la musique pour être capable de dire quoi que ce soit d'autre.


Merci !



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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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