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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 10:21

 

Michel Onfray a rendu hommage à son ancien professeur à l’Université de Caen, Lucien Jerphagnon dans l’article publié le 22 septembre 2011 sur le site Le Point.fr

 onfray jerphagnon

Lucien Jerphagnon et Michel Onfray lors d'une conférence à Caen, en 1991.


"Au premier cours de l'année donné au cinquième étage de l'université de Caen, Lucien Jerphagnong fournissait son mode d'emploi : il annonçait qu'il y aurait un devoir et donnait la date de remise des copies, il ajoutait qu'il le signalerait une fois, donnait également la date de la piqûre de rappel et ajoutait qu'une copie non rendue ce jour-là, ce serait zéro. "A bon entendeur..." Pas utile d'arguer de la troisième mort de son grand-père, d'un glissement de terrain ou d'une grève des trains.


Ensuite, il donnait son adresse, précisait qu'il répondrait à chaque lettre le jour même et qu'on recevrait une réponse le lendemain dans sa boîte aux lettres - c'était l'époque où l'on n'avait pas besoin d'affranchir le courrier au prix du caviar pour que, nonobstant, il prenne son temps en route. Pendant des années, il répondit à chacune de mes lettres le jour même. Je garde ce précieux trésor dans une chemise à la couleur passée.

Enfin, il concluait son topo en citant Montherlant : "Qui vient me voir me fait plaisir...", puis il marquait un temps de silence, et il ajoutait, goguenard : "... Qui ne vient pas me voir me fait plus plaisir encore !" Pendant des années, je lui ai offert le premier plaisir, pendant d'autres années, le second.

Concernant ses relations avec Jankélévitch, dont il fut l'assistant, il écrit : "Mai 68 nous avait éloignés, point séparés." Il y eut aussi entre nous un éloignement qui ne fit pas une séparation. Tel ou tel journaliste fit de son édition de saint Augustin en Pléiade le motif de cet éloignement, l'auteur du Traité d'athéologie ne pouvant qu'être un allumeur de bûcher sur lequel il sacrifiait son vieux maître ! Mais c'était me prendre pour un imbécile : quand j'eus le coup de foudre pour ce professeur exceptionnel, j'ai tout lu de lui et, à 17 ans, je n'ignorais pas qu'il avait publié des textes qui sentaient l'eau bénite aux éditions du Vitrail (sic) ! Pas besoin de chercher de ce côté-là.

Quand il arrivait dans la salle, grand, maigre, la moustache d'un officier de la coloniale toujours impeccablement symétrique, il posait son cartable, sortait son volume de Budé, posait une grosse montre sur le bureau et commençait un spectacle extraordinaire. Seul, il jouait tous les rôles du théâtre antique : il fulminait, susurrait, ricanait, délirait, le tout avec une érudition époustouflante. Drôle, malin, ironique, vachard, intelligent, cultivé, il assassinait, portait au pinacle, tirait une balle entre les deux yeux de tel ou tel professeur parisien, citait une lettre envoyée par un ami cardinal ou académicien, faisait un genre de revue de presse de la semaine et n'oubliait jamais le cours - qui était clair, limpide, impeccable, bourré de références, et vrai.

À l'époque, l'idéologie faisait la loi : Marx - Freud, Lacan - Foucault. À Caen, nous avions le subversif de service, jadis Mao - Badiou, puis Sade - Bataille (aujourd'hui Aristote - saint Paul), l'apparatchik communiste, Lénine - Althusser, le fainéant, rien - rien, le dandy, Wagner - Varèse, le professeur modèle, Kant - Hegel, etc.

Lui se moquait de tout cela et parlait des preuves de l'existence de Dieu chez saint Thomas d'Aquin, des hypostases de Plotin, du plaisir chez Lucrèce. S'il parlait d'un bordel, c'était avec la caution de Juvénal, d'une partie de jambes en l'air, avec celle de Perse, d'un trait d'esprit, avec Tibulle, s'il lançait une saillie contre les grands de ce monde, c'était sous couvert de Tacite - Suétone. On ne savait comment il s'y prenait, mais on avait l'impression d'un one-man-show effectué par un genre de Monsieur Hulot de la philosophie. Une fois sur le campus, on avait beaucoup appris, tout compris et, surtout, tout retenu... J'ai encore un gros paquet de notes prises au cours donné par le membre du PCF sur Victor Cousin et la philosophie française, mais ne me souviens de rien ; j'ai gardé les quelques notes du cours sur Lucrèce, je me souviens de tout, comme si le cours avait eu lieu hier. Or, il a plus de trente ans...

Il m'a tout appris : ne rien tenir pour vrai qu'on ne l'ait vérifié expressément. Lire, beaucoup lire, encore lire, toujours lire, travailler sans cesse. Aller directement au texte et économiser les gloses. Se moquer des travaux universitaires, jamais très utiles : ils obscurcissent la plupart du temps, alors que la lecture et la méditation du texte même forcent les pages les plus difficiles. Il ne sacrifiait à aucune mode de lecture - ni freudienne, ni lacanienne, ni marxiste, ni structuraliste. Il disait pratiquer "une méthode érudite". De fait, pour comprendre Lucrèce, je m'étais inscrit à des valeurs d'histoire de l'archéologie antique, ou d'histoire ancienne, je lisais sur l'époque, je bricolais un peu de latin. À rebours du structuralisme, il voulait le texte et le contexte - il avait ô combien raison ! Ma Contre-histoire de la philosophie est un hommage à sa méthode. Un hommage dont j'entame la dixième année.

Tout nous séparait : homme de droite, très conservateur, agnostique, mais, quoi qu'il en dise, mystique plus proche du Dieu des chrétiens que de l'Un-Bien de Plotin, pestant contre Mai 68, ami de gens d'Église, dont, paix à son âme, un évêque athée. Bien qu'il s'en défendît, il goûtait les honneurs comme un petit garçon les friandises, et je crois qu'il aurait aimé le bicorne et l'épée du Quai Conti, un lieu qu'il aurait enchanté par son éternelle jeunesse, ses pétillements d'intelligence, ses mots en pointe sèche aiguisée d'acide. Tout nous séparait, donc. Et alors ? Je l'aimais ainsi.

Voilà quelques jours, passant chez Grasset, mon éditeur Jean-Paul Enthoven m'apprit qu'il était entré dans une chambre de soins palliatifs. De là-bas il a envoyé une lettre de dandy à la maison d'édition des Saints-Pères qui fut aussi la sienne : joli papier filigrané, incrustation de titres, dont Membre correspondant de l'Académie d'Athènes, il y tenait.

L'encre violette de son Montblanc ("Regardez, mon cher Onfray, c'est le supertanker avec lequel j'ai écrit tous mes bouquins", me dit-il quand je vis son bureau pour la première fois...) avait pâli, le trait était resté net, mais la plume grattait le papier et avait des ratés. Il remerciait la maison qui l'avait édité, rigolait au bord de la tombe, continuait le spectacle, mais savait que le rideau allait tomber très vite. J'ai pleuré. Il était né la même année que mon père.

J'ai lu son dernier livre qui vient de paraître en librairie, j'ai entendu sa voix en le lisant. J'ai fermé le livre. J'ai vieilli un peu plus. Adieu, mon vieux maître, adieu - je vous aimais..."

Michel Onfray

Voir sur le même sujet : Michel Onfray et Lucien Jerphagnon - disciple et son maître

Marc  (merci à Pasfaux 

22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 16:15

 

socialistes primaire

 

Michel Onfray explique et justifie encore une fois son choix d’Arnaud Montebourg comme le meilleur candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012, dans l’article publié le 22 septembre 2011 sur le site Le Monde.fr

"Arnaud Montebourg, le seul antilibéral"

Voir sur le même sujet :
L’article de Michel Onfray dans Libération - Montebourg est le seul à se soucier du peuple 
Visite de Montebourg à Argentan - vidéos, photos, presse. (23.08.11)
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"Dans un parti, le principe d'une primaire ouverte est une mauvaise chose : à quoi bon un parti si son leader est choisi en dehors de lui dans une nébuleuse de gauche où toutes les motivations sont possibles, y compris les plus mauvaises -choisir le pire en face pour conserver les chances de celui qu'on soutient par ailleurs à gauche ? Mais ce principe a été préféré aux congrès dans lesquels les idées peuvent s'opposer, les forces se mesurer, les alliances se constituer. Dont acte.

On sollicite le peuple de gauche - j'en suis : j'irai donc. Je ne suis pas socialiste, loin de là. Ma gauche idéale est proudhonienne. Mais l'idéal ne fait pas la loi, il indique une direction. Le réel politique français est simple : dans la configuration de la Ve République, tout a été fait pour évincer le minoritaire et créer une majorité sur le mode bipolaire - au sens mathématique et non clinique du terme...

Depuis François Mitterrand en 1983 (le tournant de la rigueur), le choix oppose désormais une gauche libérale, la sienne, et une droite libérale. Gauche et droite antilibérales se trouvent donc reléguées dans les marges. Elles servent de force d'appoint.

Ma gauche est antilibérale. Et je suis unitaire : seule l'union des gauches antilibérales peut faire de telle sorte que, dans un deuxième tour, la gauche capable de gagner ne soit pas celle qui a créé l'euro, le traité de Maastricht et accéléré la paupérisation en Europe, mais une gauche ayant le souci des pauvres, des oubliés, des sans-grade, des victimes du libéralisme, des femmes, des chômeurs, des jeunes sans emploi.

Comme jadis on crut, avec Jean-Paul Sartre, que le marxisme était l'horizon indépassable de l'époque, l'élite ayant pignon sur rue dans les médias psalmodie sans relâche que le libéralisme constitue un même horizon indépassable. C'est faux. Le libéralisme est une idéologie dont l'utopie fait des dégâts considérables avec des victimes et des morts jamais comptabilisés - les suicides, l'alcoolisme, la drogue, la violence, les antidépresseurs, la délinquance, la criminalité en procèdent largement.

Cette religion aussi sotte que le marxisme en son temps affirme que, le marché faisant la loi, une régulation naturelle s'ensuit qui, à terme, produit le bonheur et la prospérité de tous. Or, chacun le voit bien, le marché qui fait la loi, c'est la dictature de l'argent et le règne des mafias. Le jardin promis accouche de la jungle et non d'un Versailles entretenu par une main invisible, avatar déiste des libéraux du XVIIIesiècle.

Tous les candidats à la primaire socialiste, sauf un, communient dans cette religion libérale. On peut bien essayer de chercher des différences entre les six prétendants, on ne trouvera que des looks à opposer - François Hollande l'a bien compris qui annonce s'être "préparé" à diriger la France en renonçant à son humour et en faisant un régime alimentaire ! Un programme subliminal pour la nation : arrêter de rigoler et se serrer la ceinture...

Aujourd'hui, avec la logique libérale, le marché fait la loi sur la totalité du globe. Désormais les choses sont simples et nous n'avons le choix qu'entre deux hypothèses : soit on persiste dans la religion libérale, dès lors, il faut accepter une compétition universelle avec le travail des enfants, des vieillards, des malades, des femmes, des valides, tous mobilisés dans ces bidonvilles de la production planétaire qui pullulent en Chine, en Inde, au Maghreb.

A partir de ce moment, il nous faut dire adieu à la protection sociale française (la Sécurité sociale, la retraite), à l'éducation nationale gratuite, laïque et obligatoire, au service public (la poste, la SNCF), à un mode de vie (les loisirs, la durée du temps de travail, les congés, les infrastructures culturelles).

onfray poste d'incendie-copie-1Soit on sait que le libéralisme est une utopie concrète et dangereuse et l'on opte pour une gauche antilibérale, autrement dit une gauche de gauche. Dans la primaire socialiste, seul Arnaud Montebourg campe sur cette position. S'il était le candidat du Parti socialiste, lui seul obtiendrait une alliance avec le Front de gauche (pour lequel je voterai au premier tour de la présidentielle) qui a réussi, déjà, à enclencher une logique unitaire avec le Parti de gauche, le PCF et la Gauche unitaire.

Ce qui m'intéresse est moins la somme de ces trois composantes que la dynamique obtenue. Arnaud Montebourg pourrait contribuer à cristaliser cette gauche antilibérale susceptible de faire une première révolution : se retrouver au second tour de l'élection présidentielle."

Michel Onfray  

Ewa  

21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 16:20

 

 

onfray biblio deboutjerphagnon livres

 

Lucien Jerphagnon, disciple de Vladimir Jankélévitch, historien de la philosophie, spécialiste de la pensée grecque et romaine, et notamment de saint Augustin dont il avait édité trois volumes dans Bibliothèque de la Pléiade, est mort le 16.09.2011 à l’âge de 90 ans.  


Il était professeur de Michel Onfray à l’université de Caen où il enseignait la philosophie antique et médiévale. Michel Onfray disait de lui : « C’était un professeur d’exception. J’ai eu le coup de foudre, il était mon maître. » Ça, c’est selon François Busnel.

Michel Onfray ne voyait peut-être pas ses relations avec le vieux maître de la même façon. Dans sa chronique d’août 2009 il a écrit : « Ce n’est pas le vieux christianisme de Jerphagnon qui a été la cause de mon éloignement mais le grand écart que j‘ai pu constater entre la posture du "philosophe" romain et la petitesse du professeur aigri, vaniteux, orgueilleux, jaloux, envieux. […] Je ne lui reproche pas son christianisme, mais d’être si peu chrétien. Cet homme n’a jamais su aimer personne d’autre que lui. Je le plains… » 

Après la mort du maître, les propos du disciple sont devenus plus mesurés, plus tendres. L’éternité appelle l’hommage


En hommage à Lucien Jerphagnon, France Culture rediffusera des entretiens avec le philosophe réalisés en mars 2004 par Raphaël Enthoven et Gislaine David.


A partir du 26.09.2011, vous allez pouvoir les écouter dans l’émission A voix nue de Sandrine Treiner.

   

 
           

 

 

 

 

Je vous laisse découvrir aussi une rocambolesque histoire d’un podcast trouvé par un ami blogueur : l'enregistrement du passionnant échange entre Michel Onfray et Jean-Louis Dumas, que j’avais pris pour Lucien Jerphagnon, après une enquête digne de Sherlock Holmes. 

 

 

 

Extraits d'un documentaire sur Lucien Jerphagnon


Voici quelques portraits du philosophe parus dans la presse :

1) Le Magazine Littéraire, Lucien Jerphagnon, érudit en toute simplicité, Camille Thomine

2) Libération, Lucien Jerphagnon, dernières pensées, Marc Semo

3) Le Nouvel Observateur, Lucien Jerphagnon, barbouze de l’Antiquité, Jean-Louis Ezine

4) L’Express.fr,  Ce que penser veut dire, François Busnel

Ewa  

Published by quatuor - dans Goût des autres
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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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