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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 16:02

 

 

Nous vous invitons à (re)découvrir un extrait du dialogue entre Michel Onfray et Nicolas Sarkozy (ministre de l’Intérieur et candidat à la présidentielle) qui a eu lieu à l’initiative de la rédaction de Philosophie Magazine en 2007. Le dialogue intégral sur huit pages était publié dans Philosophie Magazine n°8.

Michel Onfray parlait dernièrement de cette rencontre dans l’émission Face aux Français. (vidéo n°5)

Propos recueillis par Alexandre Lacroix et Nicolas Truong.


MO-NSACTE I 

"L 'auteur de Politique du rebelle, du Traité d'athéologie et de La Philosophie féroce s'est rendu place Beauvau, pour rencontrer Nicolas Sarkozy. Si tous deux appartiennent à la même génération – l'homme politique est né en 1955, le philosophe en 1959 –, ils ne sont pas du même bord. Michel Onfray, à qui l'on a proposé en décembre dernier d'être le candidat de la gauche radicale à l'élection présidentielle, a refusé de se lancer en tant qu'acteur dans la campagne. Il soutient la candidature de José Bové. Sur son blog, il ne mâche pas ses mots. Dans une intervention intitulée «Les habits de grand-mère Sarkozy», il blâme «le démagogue animé par une obsession pathologique: jouir de la puissance donnée par le pouvoir». Il ironise les accents personnels du discours d'investiture au congrès de l'UMP du 14 janvier: «Cet homme, rendez-vous compte, a été trahi, abandonné, quitté par sa femme… Avec ce banal adultère des familles, Nicolas Sarkozy a appris la douleur, la peine, le petit homme est devenu grand. Désormais, il peut être chef de l'État. Donc cet homme n'a plus rien à voir avec le méchant, le partisan, le sectaire, le traître, le disciplinaire, l'autoritaire, l'ambitieux qu'enseignent trente années de pratique politicienne de Neuilly à Beauvau.» Place Beauvau, justement, Michel Onfray y est allé avec des cadeaux dans sa besace. Il a décidé d'offrir au présidentiable quatre de ses livres de chevet: L'Antéchrist de Friedrich Nietzsche, Totem et Tabou de Sigmund Freud, Surveiller et punir de Michel Foucault, la Théorie de la propriété de Pierre-Joseph Proudhon. C'est donc muni d'explosifs de première qualité qu'il a franchi les portes du ministère.
Nicolas Sarkozy nous a accueillis dans son bureau. Il était, pour commencer, seul – ses conseillers nous ont rejoints. Poigne tonique. Appréciant la «confrontation physique», le ministre, qui venait de lire le portrait virulent mis en ligne par Michel Onfray sur son blog, est passé à la contre-attaque. Après des échanges franchement hostiles, le dialogue a failli tourner court. Il a fallu une demi-heure pour que la tension retombe. À notre grande surprise, la conversation a pris une tournure existentielle. Habile manoeuvre rhétorique ou désir véritable d'échapper au «ronron des meetings»? Nicolas Sarkozy profite de cette séance pour tester son pouvoir de séduction face à un adversaire, mais aussi pour convaincre de la sincérité de son «changement» de personnalité. 
Les deux interlocuteurs ont approfondi ce qui, au-delà de l'idéologie, les oppose : la vision de l'homme. Chez le politique, il y a une certaine méfiance envers la nature humaine ; à ses yeux, la finalité de la civilisation, de la politique mais aussi de l'effort sur soi serait la maîtrise des instincts destructeurs. Un pessimisme qui n'empêche pas la croyance en un dieu, l'espérance placée en la providence. Pour le philosophe athée, ce n'est pas la nature humaine mais la société qui est en cause : l'homme ne naît ni bon ni mauvais, il est le produit des circonstances socio-historiques dans lesquelles il grandit. Le but de la culture et de l'action n'est pas la maîtrise des instincts ni la conquête, mais la sculpture de soi et le plaisir terrestre.

Nicolas Sarkozy : Qu'est-ce que je représente pour vous ? Osez pousser jusqu'au bout la logique que vous exposez dans votre blog : vous me voyez comme un démagogue, la réincarnation de la bête immonde ? 

Michel Onfray : Pas l'incarnation, non… Mais il y a de la démagogie dans vos derniers discours, celui de l'investiture et celui de la Mutualité. J'y ai découvert des affirmations inhabituelles chez vous.

N. S. : Par exemple ? 

M. O. : Le fait que vous vous revendiquiez comme républicain, cela m'a semblé assez neuf. 

N. S. : Mais qu'est-ce qu'être républicain ? Sinon faire siennes les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ont toujours été les miennes ? Sinon avoir le courage d'affronter les électeurs et le suffrage universel, comme je le fais depuis trente ans ?

M. O. : Le Pen se présente aux élections depuis des années, cela ne fait pas de lui un républicain pour autant.

N. S. : Ce n'est pas si sûr. En acceptant de jouer le jeu du scrutin démocratique, le parti communiste a cessé d'être révolutionnaire. Tout adversaire de la République qui se plie aux règles de nos institutions, les renforce. Pourquoi un tel principe ne vaudrait-il pas pour le Front national ? De plus, je me méfie beaucoup de l'idée de pureté républicaine…

M. O. : Votre discours d'investiture avait également des accents gaullistes, qui m'ont paru en contradiction avec votre propre trajectoire. 

N. S. : C'est extraordinaire ! Je me suis engagé pour Jacques Chaban-Delmas dès 1974, je n'ai appartenu qu'à la formation gaulliste au cours de ma carrière. Vous ne pouvez quand même pas me reprocher de n'être pas entré dans la Résistance, je n'étais pas né ! 

M. O. : Selon vous, il suffit de se présenter aux élections pour être républicain ou encore d'adhérer au RPR pour être gaulliste ! C'est assez court... Je m'intéresse beaucoup au général de Gaulle moi aussi, je pense même qu'on peut défendre des positions gaullistes tout en étant de gauche. Un grand homme politique, c'est d'abord quelqu'un qui a une intuition très forte de l'histoire, et qui est capable de l'anticiper. De Gaulle avait lu de près Bergson et Michelet… Quant au RPR, il a davantage détruit l'héritage du général qu'il ne l'a servi. En ce qui vous concerne, il existe un certain nombre de valeurs gaullistes qui me semblent en contradiction avec les vôtres, notamment avec vos engagements atlantistes, pro-américains.

N. S. : Qui êtes-vous pour délivrer des brevets de gaullisme ? Figurez-vous qu'il y a un discours magnifique du général de Gaulle expliquant qu'en toutes circonstances, la France serait l'alliée inconditionnelle des Américains. Il ne faut pas confondre l'indépendance à l'endroit des États-Unis et l'anti-américanisme. De Gaulle aimait les Américains, il a été comblé de recevoir, sur le sol français, Jackie et John Fitzgerald Kennedy. 

M.O.: Les manifestations que vous avez pu faire là-bas, aux États-Unis, n'ont pas été précisément des démonstrations de souveraineté nationale. 

N. S. : Je suis allé rencontrer George W. Bush, et alors ? Il est le président deux fois élu de la plus grande démocratie du monde. Vous ne vous rendez pas compte que la France n'est pas aussi admirée à l'extérieur que nous le souhaitons ? Reconnaître que les Français sont parfois perçus comme arrogants, est-cela faire de l'atlantisme militant ? Si vous vouliez bien enlever les oripeaux d'une pensée convenue et aller vers moi comme je vais vers vous, sans a priori…

M. O. : Il est pourtant un point sur lequel nous allons avoir du mal à nous entendre : la religion. Vous avez écrit que vous aimiez aller à la messe en famille, parce que cela vous rassurait. 

N. S. : Je ne suis pas pratiquant au sens régulier. Mais je crois, j'espère, je doute. Je suis de ceux qui pensent que la question spirituelle a été largement sous-estimée par rapport à la question sociale. Depuis que l'homme a conscience de son destin, il porte en lui ces interrogations fondamentales : pourquoi sommes-nous nés ? Où allons-nous ? Comment répondre à ces questions sinon par l'espérance ? J'ai publié un livre, La République, les religions, l'espérance, pour expliquer que la République n'est pas incompatible avec le sentiment religieux. Organiser la vie, c'est la fonction de la République. Donner du sens à la vie, c'est le rôle de la religion. Chaque fois que l'un d'entre nous accompagne un proche en sa dernière demeure, se pose la question de l'espérance : la vie s'ouvre-t-elle sur le néant ? Est-ce que la République peut répondre à une telle demande ? Je ne m'enferme pas dans l'intégrisme, mais je suis convaincu que ce que les religions ont fait de plus grand est supérieur à ce qu'elles ont fait de plus petit. 

M. O. : D'après vous, la religion est là pour tranquilliser l'homme, pour l'apaiser face au scandale de la mort ? Je vous donne raison : effectivement, la religion sert à rassurer et elle ne sert qu'à ça. 

N. S.: Le «qu'à ça» est énorme ! Le droit à espérer, c'est déjà immense… 

M. O. : Dieu est une fiction inventée par les hommes pour ne pas affronter la réalité de leur condition. De plus, je ne suis pas d'accord avec cette idée selon laquelle la religion serait seule dispensatrice de spiritualité, sinon d'espérance. Vous laissez de côté la philosophie. Il y a de l'espérance, du sens, mais également, et en plus, de la raison et du raisonnable dans la recherche philosophique là où la religion construit sur le déraisonnable.

N. S. : Je n'ai pas plus de qualité pour dire que Dieu existe que vous n'en avez pour le contester. 

M. O. : C'est faux. À celui qui avance l'existence d'une chose, de la justifier. 

N. S. : Il m'est arrivé de rechercher le bonheur, et même de le rencontrer. Et alors ? Sous prétexte que l'on se sent heureux, on doit rester béat, les bras ballants ? C'est cela, votre vision de la philosophie ? Profitons-en, carpe diem, et peu importe les lendemains ? 

M. O. : Entre espérer quelque chose et l'obtenir, il y a une sacrée différence ! Ce n'est pas vous qui soutiendrez le contraire : entre le désir d'être président de la République et le fait de l'être, il y a quand même un fossé, vous ne croyez pas ? 

N. S. : J'irai plus loin. Il y a plus de bonheur à désirer qu'à posséder. Ce qu'on obtient est forcément moins fort que ce qu'on rêve. Pendant longtemps j'ai vu la politique comme une façon de vivre, de combattre, de défendre des idées. J'arrive aujourd'hui au moment où je suis le plus proche du but que je m'étais fixé naïvement il y a des années. Cependant, je vais peut-être vous consterner, mais je suis en train de comprendre la gravité du choix que j'ai fait.  Je ne l'avais pas mesurée. Mettons qu'il y a une chance – ou un risque, selon vous – que je sois élu président de la République. Paradoxalement, j'ai moins de bonheur à faire de la politique aujourd'hui que j'ai pu en avoir par le passé : j'en suis le premier étonné. 

M. O. : Ce qu'il y a de sympathique chez vous, c'est le souci forcené de l'action et la pensée pragmatique. Je suis de ceux qui prônent également une philosophie empirique, concrète, et cette attitude n'est pas très répandue dans ma corporation. Seulement, l'action n'est pas isolée, il faut l'envisager dans la perspective d'une existence. Je m'intéresse à votre trajectoire existentielle. Comment devient-on l'homme que vous êtes ? Quelle place peut prendre ce trajet personnel, subjectif, dans une dimension politique qui est aussi une aventure pour la nation ? 
D'un côté, la République, cette charge suprême que vous convoitez ; de l'autre, ce vécu que vous commencez à évoquer… Comment tout cela coïncide-t-il ? J'aimerais comprendre l'articulation.

N. S. : Disons que j'aime l'action davantage que la conquête. On n'agit pas pour un résultat. Vous me demandez qui je suis, pourquoi j'agis comme je le fais. Mais si je pouvais vous répondre… Savez-vous qui vous êtes, vous ? 

M. O.: Oui. Je crois au «connais-toi toi-même».

N. S.: Fort heureusement, une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde! En mai 1993, dans l'affaire de la maternelle de Neuilly-sur-Seine, j'ai dû rentrer huit fois dans la classe pour négocier directement avec le preneur d'otages, «Human Bomb». Et huit fois, j'ai eu peur de manière différente. Le plus courageux des hommes peut être lâche dans la minute d'après. Nous ne nous connaissons jamais complètement, car nous sommes sans cesse confrontés à des situations différentes et nous ignorons comment nous allons réagir. 

M. O. : Au contraire, j'estime qu'il est possible de s'approcher peu à peu de la connaissance de soi-même puis, fort de ce savoir, d'exprimer ensuite son tempérament et son stylePar ailleurs, on se découvre aussi dans l'histoire. Cette dernière nous offre des occasions de nous affirmer, de démontrer ce que nous sommes. Se trouver à proximité du siège présidentiel doit forcément générer des effets existentiels… 

 

N. S. : Je vais vous dire : longtemps, je me suis consacré entièrement au travail. Je pensais qu'à force de labeur, rien ne me résisterait. Comme je me suis souvent senti illégitime, pour des raisons que je n'explique pas, mais qui tiennent à mon histoire, je travaillais plus que les autres. C'était une façon de légitimer tout ce qui m'arrivait : maire à 28 ans, ministre à 38… Le nec plus ultra selon moi, c'était de ne jamais partir en vacances. Finalement, je me suis rendu compte que cet effort et cette application permanente ne suffisaient pas. J'ai découvert la part d'humanité qui me manquait, qui était sous-jacente. J'ai traversé des épreuves et à chaque fois, j'ai découvert en moi des forces, un ressort que je ne soupçonnais pas. 

M. O. : J'avoue que je me suis toujours interrogé sur la place du temps libre dans votre existence. En politique, vous faites un tel éloge de la valeur travail. On dirait qu'il y a, pour vous, deux catégories de gens : les courageux et les paresseux, ceux qui se lèvent tôt et les bons à rien. En ce qui me concerne, il m'arrive de travailler beaucoup, parfois dix ou quinze heures par jour. Mais je me garderais bien d'extrapoler, de prétendre que les autres devraient en faire autant. Car il y a une rémunération symbolique à exercer une profession comme la mienne – ce qui vaut également pour la vôtre, d'ailleurs. Lire, écrire, faire des conférences, ce n'est pas du travail à proprement parler, plutôt une vocation. Étymologiquement, le travail vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture. Notre activité n'a pas grand-chose à voir avec celle de l'ouvrier qui s'épuise à la chaîne dans des conditions épouvantables, huit heures par jour…

N. S. : Au cours de mes déplacements, j'ai été frappé de constater toujours plus de bonheur au travail dans les usines que dans les bureaux. Du temps de Germinal, dans la mine, même si c'était éprouvant physiquement, on ne se sentait pas seul. Il y avait des valeurs d'amitié et de solidarité ; le sentiment d'appartenir à une civilisation en progrès aidait à tenir. Tandis que, de nos jours, quand vous êtes dans un bureau confortable, devant un ordinateur, sous l'autorité d'un sous-chef, vous êtes isolé.

M. O. : Cependant, vous ne pouvez pas nier qu'il existe aussi des métiers humiliants. Ma mère était femme de ménage, mon père ouvrier agricole. Ils ne participaient nullement à la culture ouvrière, ne pouvaient guère se prévaloir d'une conscience de classe ou d'une solidarité de classe. Bien sûr, on peut être humilié lorsqu'on est cadre, par son supérieur notamment, mais le statut social en lui-même n'a rien de dégradant. 

N. S. :Est-ce que vous croyez que, lorsqu'on est à mon niveau, on n'est pas humilié parfois ? Ou blessé

M. O. : La différence, c'est qu'en retour vous pouvez en humilier pas mal aussi. Mais revenons en arrière… Tout à l'heure, nous parlions des circonstances et des occasions qui nous révèlent au cours de l'existence. Il faut tout de même admettre qu'il y a des situations socialement pathogènes ou criminogènes. Dans les banlieues par exemple, la pauvreté et l'ostracisme font parfois ressortir le pire chez les individus… Pour autant, vous ne semblez pas tenir compte des circonstances explicatives atténuantes. Vous ne raccrochez pas les wagons entre les situations criminogènes et les criminels, entre les situations sociales pathogènes et les comportements délinquants.

N. S. : Je me méfie de cette attitude qui consiste à rechercher pour tout acte, aussi mauvais soit-il, des explications, pour le justifier. Certes, il existe certains déterminismes et des inégalités de condition. Mais rien n'excuse, à mes yeux, l'antisémitisme ou le viol d'une fillette.

M. O. : Nous sommes d'accord. Mais expliquer, ce n'est pas excuser. Par exemple, beaucoup d'historiens ont travaillé sur l'Allemagne des années 1930, sur la montée du nazisme, sur la mise en place d'une mécanique génocidaire. Ces historiens ne peuvent pas être accusés de complaisance envers l'horreur des camps, ni de justification. 

N. S. : Qu'un grand peuple démocratique participe par son vote à la folie nazie, c'est une énigme. Il y a beaucoup de nations à travers le monde qui traversent des crises sociales, monétaires, politiques, et qui n'inventent pas la solution finale ni ne décrètent l'extermination d'une race. Mieux vaut admettre qu'il y a là une part de mystère irréductible plutôt que de rechercher des causes rationnelles.

M. O. : Comprendre, cela peut nous permettre d'éviter que ces crimes ne recommencent. Parmi de multiples facteurs explicatifs, on peut affirmer que le peuple allemand a probablement été humilié par sa défaite lors de la Première Guerre mondiale, puis par les conditions du Traité de Versailles, et qu'il a en partie cherché à se venger en concentrant sa haine sur le peuple juif devenu bouc-émissaire. Je ne dis pas que c'est une attitude défendable, mais c'est une mécanique psychiatrique et éthologique assez compréhensible. 

N. S. : La France a été humiliée, bafouée sous l'Occupation. Cela l'a-t-elle conduite à perpétrer un massacre

M. O. : Elle n'en avait pas les moyens. Si les grands crimes de l'histoire, les mauvaises actions ne s'expliquent pas, qu'est-ce qui les provoque

N. S. : Je me suis rendu récemment à la prison pour femmes de Rennes. J'ai demandé à rencontrer une détenue qui purgeait une lourde peine. Cette femme-là m'a parue tout à fait normale. Si on lui avait dit dans sa jeunesse qu'un jour, elle tuerait son mari, elle aurait protesté : «Mais ça va pas, non !» Et pourtant, elle l'a fait.

M. O. : Qu'en concluez-vous

N. S. : Que l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers. 

M. O. : Je ne suis pas rousseauiste et ne soutiendrais pas que l'homme est naturellement bon. À mon sens, on ne naît ni bon ni mauvais. On le devient, car ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme. 

N. S. : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun

M. O. : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons. 

N. S. : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense.

M. O. : Puisque notre entrevue touche à sa fin, je voudrais vous offrir quelques cadeaux utiles avant que nous nous quittions. 

[Michel Onfray tend à Nicolas Sarkozy ses quatre paquets.]

N. S. [amusé] : Vous croyez que ma situation est si grave

[Nicolas Sarkozy déballe ses livres tandis que Michel Onfray commente ses choix.]

M. O. : Totem et Tabou, je vous l'offre parce que Sigmund Freud y traite du meurtre du père et de l'exercice du pouvoir dans la horde. L'Antéchrist de Friedrich Nietzsche, pour la question de la religion, la critique radicale de la morale chrétienne à vous qui, parfois, allez à la messe en famille. Michel Foucault, c'est une lecture que je recommande plus particulièrement au ministre de l'Intérieur, adepte des solutions disciplinaires. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault analyse le rôle du système carcéral et de l'emprisonnement, puis de leur relation avec la norme libérale. Pierre-Joseph Proudhon, enfin, car il montre qu'on peut ne pas être libéral sans pour autant être communiste.

N. S. : Ai-je prétendu une chose pareille ?

M. O. [se référant à ses notes] : Oui, dans votre livre Témoignage, page 237 : «Le communisme, l'autre mot de l'antilibéralisme».

N. S. : Vous, vous êtes communiste

M. O. : Ni communiste ni libéral. Je pense qu'il y a des options, notamment libertaires, de gestion du capital qui sont intéressantes et qui reposent sur la coopération, la mutualité, le contrat, la fédération ou les crédits populaires. Proudhon est un auteur qu'on lit peu aujourd'hui, et souvent mal. 

N. S. : Donc, ça vous intéresse, la complexité ?

M. O. : Bien sûr ! Il vaut mieux qu'on finisse sur un éloge de la complexité que sur le braquage idéologique 
de la première demie-heure..."

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Voir aussi nos articles :

 Michel Onfray vs Sarkozy - Philosophie Mag. 2007 - Acte II

Michel Onfray - la rencontre avec Sarkozy

 

 

A consultez également : 

- le billet de PhDam’s,  « L’inné, l’acquis… et le reste » sur le site des postiers 

- la vidéo de latelelibre, « L’inné et l’acquis selon Axel Kahn »  


 

 

 

Ewa - Constance      

30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 18:17


 Michel Onfray signe un article dans Le Monde daté du 26.06.2011 Les  journaux... Cet article est soumis à achat, c'est la raison pour laquelle nous ne vous le proposons pas dans son intégralité.

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journaux oeil

 "La presse écrite fait un certain type de loi. Moins chez les lecteurs de base, qui transforment souvent leur quotidien en litière pour les chats, que chez les journalistes de télévision qui, toujours à court d'idées, se nourrissent du papier du quotidien ou de l'hebdomadaire. Le journal sert d'abord aux journalistes.   

Les journaux sont des machines de guerre à fabriquer de l'opinion, pas de la vérité, qui, elle, passe la plupart du temps au second plan, là où l'idéologie fait la loi. Précisons que l'idéologie d'aujourd'hui n'a pas grand-chose à voir avec celle d'hier : quand on lisait Le Figaro ou L'Humanité dans les années 1960, on savait à quoi s'en tenir, le héros de l'un était le salaud de l'autre et vice versa.

Si l'on pratique les journaux à la manière d'une dégustation à l'aveugle, comme avec un vin, on est étonné de trouver que le journal dit de droite célèbre aujourd'hui le dernier livre de Raoul Vaneigem, le penseur de Mai 68, alors que le quotidien communiste fondé par Jaurès lâche les chiens pour défendre Freud contre un auteur que je connais bien (!) [...]

 

journaux parapluieLes journaux qui comptent se mettent en ordre de marche pour devenir des machines de guerre lors de la prochaine élection présidentielle. Les uns et les autres se partagent les candidats avec un évident mépris pour ceux qui ne seront jamais gagnants. Ils choient les favoris des sondages, dont ils ont parfois fabriqué l'image.     

L'idéologie pure et dure de jadis laisse place à celle d'aujourd'hui, qui se résume la plupart du temps au compagnonnage avec les libéraux, seuls susceptibles de gouverner demain. [...] 

A ce jeu, l'éditorial de Libération et celui du Figaro ne sont compréhensibles qu'après qu'on a pris soin de savoir qu'ils se trouvaient dans tel ou tel support, car le média donne son sens au message qui, sinon, n'en a pas. On peut en faire l'expérience avec une radio allumée sur la station qu'on écoute habituellement. Si l'on s'essaie à cet exercice, on entend, sans savoir de qui il s'agit, le discours d'un homme ou une femme dont on ne sait s'il est de gauche ou de droite tant qu'on ignore l'identité du parleur et son parti... [...]


journaux morceauLe journal informe moins qu'il ne conforte chacun dans ses préjugés. On attend moins de la presse qu'elle nous dise la vérité qu'elle ne nous encourage dans nos certitudes. Dans le journal que nous lisons, on ne veut pas de vérités déconcertantes mais des mensonges réconfortants.

Les journaux sont donc des machines à entretenir la paresse intellectuelle. Je pense ce que dit mon journal... Or mon journal ne pense pas, il débite du catéchisme, de la croyance, il nourrit mes préjugés."

      Michel Onfray


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 Jean-Michel Aphatie commente à nouveau cet article sur son blog, Michel Onfray, philosophe... Puis il en remet une couche le 29.06.2011 avec Philosophie monégasque 3.0.
 
L'avis d'Ivan Levaï, dans sa revue de presse du 26.06.2011 : "Dans le MONDE, daté dimanche-lundi, Michel Onfray (encore lui) s’inquiète de la presse d’aujourd’hui. « Les journaux », dit-il, « sont des machines de guerre à fabriquer de l’opinion, pas la vérité ». La vérité, elle passe la plupart du temps au second plan, là où l’idéologie fait loi ! Contradiction… Non pas, puisque Michel Onfray regrettait la presse d’hier. « Quand on lisait le FIGARO ou l’HUMANITE dans les années 60, on savait à quoi s’en tenir. Le héros de l’un était le salaud de l’autre, et vice-versa ». A chacun ses nostalgies. Moi, j’ai bien comme mon confrère Charles Silvestre, auteur d’un joli livre, sur Jaurès, la passion du journaliste."
 
Constance - Ewa      
27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 12:49
 
Dans le magazine Marianne de cette semaine (du 25.06.11 au 01.07.11) Michel Onfray signe un article Pour en finir avec la gauche de droite "où il dénonce les conclusions du dernier rapport de Terra Nova. Il y décompte également les trahisons qui ont éloigné la gauche du peuple."
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marianne-couve-juin-2011.jpg "Il fut un temps où, pour devenir président de la République, il suffisait de défendre un programme politique avec ses valeurs, de se présenter devant le peuple avec ce projet, de lui demander son avis, d'obtenir des suffrages pour ou contre, puis de consentir à la décision majoritaire pour légitimer une ligne politique avec laquelle gouverner. C'était simple, clair, probablement trop simple et trop clair.

Aujourd'hui, on envisage des "stratégies électorales", autrement dit, des ficelles pour embobiner les gens à partir de leur sociologie ! [...] Le président de la République se vend désormais comme un fromage allégé, c'est un marché à imposer et des parts de marché à conquérir.

Terra Nova fournit donc des munitions à cette guerre de publicitaires bien décidés à vendre leur marchandise - une probable camelote, sûrement pas un grand projet pour un pays en déclin, s'il faut en juger par ces élites-là ! [...] 

Les idées de gauche existaient, elles existent encore, et seuls les gens de droite les prétendent caduques, dépassées, archaïques, disaient les mitterrandolâtres dans les années 90. Elles peuvent donc encore exister : défense de la laïcité, du service public, de la santé, de l'éducation, de l'armée, de la culture comme instances dans lesquelles l'argent ne doit pas faire la loi... Simple comme un bonjour de gauche...

 

Première trahison : ces idées-là, Mitterrand les sacrifie en 1983 au nom de prétendus sacro-saints principes de rigueur budgétaire, de pragmatisme politique, de réalisme économique. [...] L'union de la gauche accoucha d'un monarque qui parlait à gauche, mais agissait à droite.

Le deuxième trahison, due au même personnage, fut le renoncement à la souveraineté nationale, donc à toute possibilité de politique de gauche, avec l'aventure européenne qui fit croire que l'Europe libérale, c'était la grantie de la paix entre les nations, du bonheur pour tous, de la prospérité économique, de la fin du chômage, un genre de millénarisme postmarxiste... [...]

La troisième trahison est venue de Lionel Jospin, qui, tout à la botte de ses conseillers en communication, annonça que "l'Etat ne pouvait pas tout", alors que les privatisations venues de l'Etat n'avaient jamais été aussi nombreuses que sous son mandat de Premier ministre. [...]

La quatrième trahison est venue du Parti socialiste, qui invita à accélérer le mouvement européaniste initié par Mitterrand et invita à voter oui au traité de réforme constitutionnelle, en 2005. [...]

 

Terra Nova veut donc qu'on écarte ce peuple qui ne veut pas des marionnettes libérales. Elle souhaite que le candidat social-démocrate s'appuie sur les classes moyennes et, de ce fait, qu'il construise une campagne sur le contraire de ce qui fait le souci du peuple : le chômage, l'emploi, la misère, la pauvreté, la précarité, l'identité nationale, la laïcité, la santé, la retraite. [...]

   Michel Onfray  

_____________________________      

 

Nous vous donnons rendez-vous dans vos presses préférées pour y découvrir l'argumentaire complet mais aussi l'article d'Olivier Ferrand, La reconquête des classes populaires, pas le "social-populisme". 

Nous vous proposons également l'avis d'Ivan Levaï, sur France Inter, dans sa revue de presse du dimanche 26 juin ainsi qu'un papier d'Alexander Kevin, historien, paru dans Le Monde diplomatique en février 2010 concernant Terra Nova, la boîte à idées qui se prend pour un think tank.

Constance  


Voir aussi l’article de M.Onfray "Les trois gauches", Le Monde, le 03.04.11. - ici

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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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