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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 13:07

 

 

Pour une nouvelle édition de « Contre-courant », Alain Badiou et Aude Lancelin reçoivent Michel Onfray. (Entretien publié le 12 avril 2014).

"Au programme de la discussion du jour : la nomination de Manuel Valls comme premier ministre, l’avenir de l’internationalisme, la question de l’individu face au capitalisme mondialisé, la vitalité de l’Islam face à un monde occidental en plein doute, la guerre continuée à travers les époques de figures intellectuelles comme Sartre et Camus."

 

-

« La faillite de la gauche marxiste dans l’Europe de l’Est et d la gauche libérale dans sa partie Ouest a contribué à un désinvestissement du politique au profit du réinvestissement dans la sphère privée. La décrue politique cause la crue du religieux. Le capitalisme sauvage semble l’horizon indépassable de notre temps. Où en serait le remède ? Qui et quoi pour faire le pendant à cette sauvagerie postmoderne, cette barbarie d’un genre nouveau ? À défaut d’un Marx crédible, nous héritons de Dieu, dont l’une des versions géographiques, Allah, semble parmi les plus menaçants. »


Michel Onfray, Le magnétisme des solstices, Flammarion 2013, p. 144   


_______________________

 

Réactions

 

22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 08:27

 

 

C’est qui - moi? et comment et pourquoi ça pense en moi? :~) Quelle question! Mieux vaut ne pas se la poser car « moins on se connaît, mieux on se porte ». C’est du moins ce qu’affirme Raphaël Enthoven dans sa dernière émission Le Gai savoir inspirée d’un petit essai de Clément Rosset « Loin de moi ».

 

 

  • "Connais-toi toi-même ! Γνῶθι σαυτόν, Nosce te ipsum... L’étonnante postérité du plus ancien des trois préceptes gravés sur le fronton du temple de Delphes, tient peut-être aux malentendus qui s’attachent à cette formule. Connais-toi toi-même ne veut pas dire : sache qui tu es. Mais plutôt : sache quelle est ta place en ce monde. 
  • Qui suis-je ? difficile à dire. Où suis-je ? Là est la question. A tous ceux dont la psychanalyse dégénère en complaisance parce qu’ils sont sous le charme de leur propre reflet, Clément Rosset rappelle, dans un petit livre génial intitulé « Loin de moi » que La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante. Qui souvent s’examine n’avance guère dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte."

phif55 couvÇa m’a rappelé le dossier de Philosophie magazine intitulé « Se connaître soi-même est-ce bien nécessaire? ». En décembre 2011, nous avons publié l’interview de Michel Onfray qui faisait partie de ce dossier : « Nous sommes ce que nous faisons de nous ». A l’opposé diamétral de cet article s’y trouvait celui de Clément Rosset : « Le moi, ce grand mystère inutile ». Quoi qu’on en pense, il serait peut-être intéressant de comparer ces deux approches philosophiques si différentes. Ce qui est amusant et un peu étonnant, c’est que Michel Onfray, dans sa quête effrénée de la connaissance de soi, se retrouve dans le camp des psychanalystes, alors que Clément Rosset se place du côté de… Nicolas Sarkozy qui avait si fortement énervé Michel Onfray lors de leur rencontre en 2007 relatée par Philosophie Magazine.

 

  • "N.S. [...] Savez-vous qui vous êtes, vous ? M. O.: Oui. Je crois au «connais-toi toi-même».[...] N. S.: Fort heureusement, une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde! [...] M. O. : Au contraire, j'estime qu'il est possible de s'approcher peu à peu de la connaissance de soi-même puis, fort de ce savoir, d'exprimer ensuite son tempérament et son style."  Michel Onfray vs Sarkozy - Philosophie Mag. 2007 - Acte I    
  • "Dans la conversation, il confie qu’il n’a jamais rien entendu d’aussi absurde que la phrase de Socrate « Connais-toi toi-même ». Cet aveu me glace - pour lui. Et pour ce qu’il dit ainsi de lui en affirmant pareille chose. Cet homme tient donc pour vain, nul, impossible la connaissance de soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des destinées de la nation française croit qu’un savoir sur soi est une entreprise vaine ? Je tremble à l’idée que, de fait, les fragilités psychiques au plus haut sommet de l’État, puissent gouverner celui qui règne !"  Michel Onfray - la rencontre avec Sarkozy    
     

Le moi, ce grand mystère inutile
 

Rappelons pour commencer que la formule « Connais-toi toi-même » n’est pas de Socrate, comme Platon contribue à nous le faire croire dans son Apologie de Socrate. Ce slogan, en grec gnothi seauton, était inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. C’est pourquoi il faut voir dans cette Delphi-temple-to-appolo1formule un strict équivalent des promesses imprimées sur les cartes des marabouts qu’on vous distribue à la sortie du métro - « Je ferai revenir l’être aimé » - ou encore sur les caravanes de Madame Soleil - « Venez connaître votre avenir ». Le peuple grec était plutôt superstitieux, les temples attiraient nombre de pèlerins e de gogos prêts à délier leurs bourses pour entendre la parole de l’oracle. La promesse de se connaître soi-même était avant tout une bonne réclame. On se fait beaucoup d’idées nobles, aujourd’hui, sur la sagesse delphique, alors que la Pythie en transe vous livrait des paroles obscures, payées à prix d’or, censées contenir des informations codées sur votre futur : telles était la fameuse connaissance de soi des Grecs.

 

Vouloir se connaître soi-même, à mes yeux, c’est à la fois inutile et inappétissant. C’est en tout cas une recherche fondée sur un malentendu, parce qu’une telle connaissance est par nature impossible. Le philosophe anglais David Hume fut le premier à attirer l’attention sur l’impossibilité d’avoir accès à une authentique connaissance de soi ou, pour le dire autrement, à notre identité personnelle. Nous ne pouvons 

hume-traite_nature_humaine.jpghume-portrait.jpgnous saisir que comme un assemblage de perceptions disparates. Je peux savoir que j‘ai chaud ou froid, que je suis en colère ou joyeux, que telle pensée ou telle chansonnette me trotte dans la tête. Il y a une collection de sensation et d’idées qui se promènent en moi. Cela constitue-t-il pour autant une unité, une totalité dont je peux faire le tour? Non, rien ne m’assure de la continuité de mon être, si je le comprends comme un sujet psychologique. Je ne peux manipuler que les pièces détachées d’un ensemble qui me restera à jamais inconnu. Un mot de Montaigne anticipe d’ailleurs sur ces arguments avancés par David Hume dans son Traité de la nature humaine : « Notre fait, ce ne sont que pièces rapportées. » Cette observation me paraît d’un immense bon sens, c’est pour moi une saine évidence et pourtant, lorsque j’ai publié mon essai Loin de moi, qui reprend cette thèse, les critiques contemporains ont pensé que je blaguais, que je soutenais un paradoxe par mauvais esprit.

 

En réalité, l’objection de Hume quant à l‘existence du moi, de l’antique et fameux « je », est si puissante qu’elle a tout simplement empêché Emmanuel Kant de dormir. Elle l’a tiré de kant-2-Kant - Critique de la raison pure, traduction Barni, Flammson sommeil dogmatique, et c’est en partie en réaction à cet argument que Kant va écrire la Critique de la raison pure. Dans cette œuvre célèbre, Kant essaie de recoller les morceaux du vase cassé. Il reconnaît qu’on ne peut rien affirmer de certain quant à Dieu, au monde et au moi. Cependant, il maintient que, même inconnaissable, le moi existe. En termes plus philosophiques, il explique que nous nous appréhendons sous la forme de phénomènes morcelés, discontinus, comme l’avait bien prévu Hume, et que cependant nous avons une essence, ce qu’il appelle le « noumène », qui nous reste cachée car nous ne pouvons sortir de nous-mêmes pour la contempler. De la part de Kant, c’est là une hypothèse non justifiée, un rafistolage. Pourquoi Kant veut-il à tout prix que le moi existe? Parce qu’il craint que toute la morale soit balayée s’il n’y a plus de sujet de l’action. Si « je » est une fiction, une collection de phénomènes disparates, suis-je encore responsable de mes actes?

 

carte d'identité-1

Vos papiers s’il vous plaît…

La solution que je propose à ce problème inquiétant est de simple bon sens, là encore : si le moi profond, l’identité personnelle ou subjective n’existent pas, il y a néanmoins quelque chose de stable, d’assuré, c’est l’identité sociale. Au fond, celle-ci se résume à quelques propriétés objectives qui figurent dans l’état civil : je suis né dans tel lieu, à telle date, j’habite ici et j’exerce telle profession. Voilà, c’est tout ce que contient l’identité, tout ce qu’on peut avancer de certain sur ce thème. C’est néanmoins un critère très puissant, car il permet de distinguer le sain d’esprit du fou. Un homme sain d’esprit peut raconter toutes sortes de choses fausses sur lui-même, il peut mentir, se vanter de vertus qu’il ne possède pas et même se convaincre lui-même. Il reste en bonne santé. Le jour où vous ne vous souvenez plus de votre âge, ni de l’endroit où vous habitez, ni du lieu où vous avez passé votre enfance, c’est que vous êtes tombé dans la folie. C’est pourquoi, si l’on veut être sérieux et conséquent, à la question « Qui êtes-vous? », on ne peut répondre qu’en montrant sa carte d’identité ou sa feuille d’imposition.

miroir-1.jpg

 

Pour démontrer l’impossibilité de se connaître soi-même, rappelons une expérience que chacun fait au quotidien : celle de se regarder dans un miroir. Je crois me connaître, n’est-ce pas? Quand je jette un coup d’œil au miroir, je ne me reconnais pas. Évidemment, l’image du miroir ne correspond pas non plus à l’image de moi qu’ont les autres : elle est à deux dimensions et sans relief, inversée de droite à gauche. Donc, cet être dans le miroir ne correspond ni à la perception que j’ai de moi, ni à celle qu’on en les autres. C’est une construction, un double et non une réalité. Et pourtant, on ne peut pas faire beaucoup mieux que cela pour se connaître.

 

pese-personne_mag_banner.jpgQuand j’étais enfant, à la station de métro la plus proche de chez moi, il y avait une balance publique. Et, collé dessus, un autocollant publicitaire d’inspiration delphique : « Qui se pèse tous les jours se connaît bien. » Un farceur avait ajouté au feutre, sous cette phrase : « Qui se connaît bien emmerde moins les autres ». Comme j’ai racontais ce souvenir à mon éditeur, le regretté Jérôme Lindon, il explosa d’un grand rire et ajouta : « Qui n’emmerde pas les autres ne va pas très loin dans la vie. » Encore un argument contre la quête de soi, et de quel poids! » 

 

Propos de Clémént Rosset receuillis par Alexandre Lacroix   

Philosophie Magazine N°55  
 
 
16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 14:51

 

 

Pour les inconditionnels de Michel Onfray, voici l’interview avec le philosophe qui a eu lieu à l’Université populaire d’Île Maurice et a été publiée par Le Mauricien (indépendant d’information et d’opinion) le 16 mars 2014.

 

 onfray up maurice3  onfray16mar up ile maurice

 

On ne devient pas philosophe en 24 heures !

 

Vous répétez aussi souvent que vous le pouvez que votre père était ouvrier et votre mère, femme de ménage. C'est une revendication?

C'en est une. Il y a trajet particulier de naître dans une famille ouvrière et de devenir philosophe. Il faut donner témoignage de cette aventure. Sociologiquement, je n'étais pas destiné à devenir philosophe et l'époque a rendu cette aventure possible, par la méritocratie. Aujourd'hui, ce n'est plus possible ou, disons, beaucoup plus rare. Les philosophes et intellectuels français sont, en général, issus de grandes familles bourgeoises ou de milieux aisés et ils ne connaissent ni la pauvreté ni le peuple.

 

Ça aide d'avoir connu la pauvreté et la misère pour être philosophe?

Pour être un philosophe comme je suis, oui. L'extraction sociologique détermine une façon d'être philosophe. Je ne suis pas agrégé, je ne suis pas normalien, je ne suis pas Parisien. Je le revendique parce que ça permet de savoir qui l'on est et d'où l'on vient.

 

Vous avez fait vos études dans des écoles catholiques pour ensuite rejeter la religion.

J'ai été dans des écoles catholiques mais, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je n'ai jamais cru en Dieu. Je ne l'ai pas rejeté, non plus. J'ai eu, par contre, un rejet de l'autorité plus que de la religion, de l'emprise de quelqu'un sur moi, et je suis devenu libertaire avec un sens aigu de la justice et de l'injustice.

 

Vous êtes hédoniste.

Oui, je revendique l'idée que nous sommes sur terre pour ne pas augmenter la somme des maux, des douleurs et des souffrances: les siennes et celles d'autrui. C'est moins créer de la positivité car, l'expérience aidant, je sais qu'il y a de moins en moins de gens qui en sont capables. Je défends l'idée qui consiste à dire: ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse.

 

Est-ce que ces idées que vous prêchez sont entendues, mises en pratique?

Non. C'est un peu le désespoir dans lequel je suis car après des années et des années de défense théorique de cette idée-là, je constate que ça ne marche pas. On ne peut pas lutter contre le mal et la vilenie, et on est bien obligé de composer avec, et on devient une sorte de résistant.

 

Après s'être rendu compte qu'on n'est pas écouté, on n'a pas envie d'aller faire autre chose, de chercher un autre combat?

On pourrait devenir cynique, se dire après tout puisqu'il y a des malheurs à la vertu, à quoi bon être vertueux? J'ai pas envie de ça. Je préfère être tout seul dans la résistance que de me rallier à la méchanceté ambiante en me disant qu'après tout, c'est plus facile d'être mauvais que d'être bon.

["Comment expliquer aux contemporains éminents qui, ayant toutes les raisons de se prendre au sérieux, succombent à la tentation pontifiante, qu'une autodistanciation amusée - même feinte - ajouterait à leur gloire?" Philippe Bouvard,  Mille et une pensées, 2005 ;~) - E.]  

(c’est exactement ça ! :) - M)

 

Vous vous complaisez dans votre personnage de résistant unique?

Non, je ne me détermine pas par rapport à autrui, mais par rapport à l'idée que je me fais de la justice et de la justesse, des choses qu'on fait, des choses qu'on dit, des comportements. Je vis sous le regard des gens qui ont compté pour moi: mon père, ma compagne qui est décédée il y a quelque mois. Je vis dans l'idée de ce qu'ils feraient s'ils étaient encore là par rapport à mon action. Ce sont mes repères.

 

Vous êtes traité comme une rock star, on vous présente comme un monstre sacré, on ne donne pas le titre de la conférence, mais on met l'accent sur celui qui la donne. Est-ce que vous n'êtes pas devenu un personnage, un people médiatique?

Je ne le pense pas. Les phrases de présentation que vous citez ne sont pas de moi, mais de journalistes. Je ne suis pas une rock star, je ne suis pas une vedette, je suis resté le fils de mon père.

 

Le philosophe Raphaël Enthoven a dit de vous: "Il enfonce des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre la Bastille." Comment réagissez-vous à ce genre de phrase?

Avec philosophie. Le propre de Raphaël Enthoven est de n'exister qu'à partir du moment où il insulte autrui. Il a été l'homme qui est fils de son père; l'homme qui aimait travailler avec moi; l'homme qui a épousé la femme de son père; l'homme qui a épousé la fille de Bernard Henri Lévy. On parle beaucoup plus d'Enthoven dans Gala et Voici que dans la revue Métaphysique et morale, donc ses jugements m'importent peu.

 [Je ne lis ni Gala ni Voici, mais dans ses émissions sur France Culture et Arte que je suis avec plaisir, Raphaël Enthoven n’insulte personne et existe quand même. - E.]

 

Pourquoi suscitez-vous tant d'acrimonie, tant de critiques de vos pairs?

C'est le succès. J'existe. J'écris des livres, je les publie, les gens me lisent, je ne suis pas d'une tribu, personne ne m'a soutenu et défendu. Ce sont les lecteurs qui font mon existence, pas les réseaux mondains et parisiens. Il est donc normal que ceux qui font partie de ces réseaux ne m'aiment pas beaucoup.

(La différence entre une critique constructive et une critique malveillante ? La première est celle que vous faites aux autres. La seconde est celle qu'ils vous font. Frank Walsh - M)

 

Peut-on facilement faire de la philosophie en dehors de ses réseaux parisiens?

Pas facilement. Moi, j'ai eu la chance d'avoir, comme je vous le disais tout à l'heure, bénéficié d'une conjoncture qui n'existe plus. Aujourd'hui, on ne permettrait pas à quelqu'un comme moi d'être ce que je suis devenu.

 

Vous êtes l'exception qui confirme la règle dans le monde fermé de la philosophie française?

Sociologiquement, je suis une exception par rapport aux philosophes de ma génération.

 

Changeons de sujet. Est-ce qu'on a le temps de se préoccuper de philosophie en période de crise économique, de chômage?

La philosophie en temps de crise, ce n'est pas inutile. Les philosophes ont toujours été utiles, quelles que soient les époques. On peut faire de la philosophie politique et comprendre pourquoi on en est là. On peut réfléchir sur les causes de la crise, sur le capitalisme et ses modalités contemporaines. Je pense qu'on a, plus que jamais, besoin des philosophes pour répondre à ces questions.

 

Est-ce que l'on n'attend pas plus de réponses à ces questions des politiques que des philosophes?

En France, les politiques ont cessé d'être intelligents.

 

Depuis quand?

Je pense que François Mitterrand a été le dernier à l'avoir été et je souligne que je ne suis pas mittérandiste. Il avait des lettres, de la culture, un métier, avait lu les livres dont il parlait. Aujourd'hui, c'est l'indigence, que ce soit Sarkozy ou Hollande. Ce sont des politicards, des gens qui ne veulent pas faire de la politique pour l'intérêt général et le bien de la nation, mais parce qu'ils veulent le pouvoir. Ils ont fait les grandes écoles, l'ENA ou Sciences Po, mais sont des incultes. J'ai eu l'occasion d'interviewer Sarkozy pour Philosophie magazine  [c’était plutôt la rencontre entre Onfray et Sarkozy organisée par Philosophie Magazine - E.]  et Hollande pour Le Nouvel Observateur, ce qui m'a permis de mesurer leur inculture…

 

…de l'un et de l'autre? Ils sont du même niveau?

À mon avis, Hollande est le pire des deux. Les politiciens d'aujourd'hui ne sont pas des gens qui pensent et qui réfléchissent. Depuis 1989, je n'ai jamais été sollicité par un homme politique sur une question d'actualité.

 

Vous avez souhaité qu'ils vous sollicitent?

Je ne l'ai pas souhaité, mais je fais partie du paysage intellectuel français depuis 25 ans et je n'ai jamais été sollicité par un politique. De toutes les manières, la culture, ça ne sert à rien quand on veut être élu. On veut des voix et on utilise d'autres moyens pour les obtenir que la culture. Et en France, la culture, elle est souvent de gauche.

 

Vous n'êtes pas du tout tendre avec la gauche de la gauche française, plus qu'avec la gauche traditionnelle…

…je tape plus sur la gauche car c'est ma famille. Comment voulez-vous que je sois d'accord avec une gauche de la gauche avec son leader Mélenchon qui déclare que Cuba n'est pas une dictature, que le Tibet était chinois, que Hugo Chàvez était un grand démocrate, que Poutine est extraordinaire et que la Crimée doit être rattachée à la Russie? Ça me désespère que la gauche anti-libérale ait en son sein des individus de cet acabit !

 

Il n'y a personne qui vaille la peine à la gauche de la gauche?

Je pense qu'il y a des gens bien, comme Christine Autin, [il s'agirait de Clémentine Autain ? - M ; C’est exactement ça! - E. ;~)] et qu'on ne les entend pas parce que Mélenchon les écrase. Il y a au Front de Gauche des gens bien qui sont un peu occultés par le leader.

 

Quel regard jetez-vous sur les scandales qui éclatent, semaine après semaine, en France sur la droite comme sur la gauche?

Ces scandales sont dus a l'état de déliquescence de la France depuis un petit moment. Depuis que Mitterrand a dit que l'intérêt de la France c'est l'Europe et que la France doit renoncer à sa souveraineté pour obtenir ce qu'elle n'a pas obtenu, la fin du chômage, l'amitié entre les peuples, la solidarité et la fraternité universelle. On a eu la fin de la souveraineté française sans rien en échange. Les Français ont été désespérés et l'extrême droite est montée, instrumentalisée par Mitterrand. Hollande continue aujourd'hui dans la même voie et le tout empire. Quand on voit Christiane Taubira mentir trois fois de suite comme un arracheur de dents, avant de dire qu'elle ne ment pas mais qu'il lui arrive d'être imprécise! Est-ce que vous imaginez que cette situation aurait été possible une seule seconde sous le général de Gaulle?

 

C'est votre… modèle?

Il avait bien des défauts, mais sous la présidence du Général de Gaulle, son Premier ministre n'aurait pas désavoué son ministre de la Justice, comme vient de le faire M. Ayrault. C'est du n'importe quoi et les Français ne sont pas dupes.

 

Tout cela profitera au Front National et on va en France vers des élections présidentielles avec Marine le Pen au 2e tour?

Hélas oui. Autant il y avait contre le père un sentiment empêchant de voter pour lui parce qu'on savait qu'il était antisémite, etc., la fille c'est autre chose, elle a un discours qui modifie la perception du Front National et il y a de plus en plus de Français qui disent: "Jean Marie Le Pen, jamais! Marine le Pen, oui!" On se retrouve avec une respectabilité organisée par ses soins et elle devient un recours.

 

Marine Le Pen présidente de la République française, c'est désormais une possibilité à moyen terme?

Pas dans la logique actuelle parce que la Constitution de 1958 ne le permet pas. La Constitution prévoit qu'on remporte les élections au 2e tour en rassemblant. Dans l'état actuel des choses, il faudrait que Marine Le Pen fasse une alliance électorale au 2e tour. C'est pas possible. Souvenez-vous quand Le Pen père s'est retrouvé au 2e tour avec Jacques Chirac, les électeurs de gauche ont voté Chirac pour barrer la route à Le Pen.

 

Vous pensez que le même scénario pourrait se reproduire aux prochaines présidentielles françaises?

Si au 2e tour, Marine Le Pen se retrouve avec ou Sarkozy ou Hollande comme adversaire, elle est battue. Et Hollande le sait: sa seule chance de réélection réside dans la présence de Marine Le Pen au 2e tour et je pense qu'il joue cette carte-là.

 

Qu'est-ce qui a provoqué cette extraordinaire déliquescence du parti socialiste français, à votre avis?

Le système présidentiel français, voulu par de Gaulle, est assez monarchique, et Hollande n'a pas l'esprit monarchique. C'est un bricoleur qui est incapable de prendre une décision, de trancher. Il arrange les choses en souriant sous une fausse bonhomie, alors que c'est un requin qui fait son chemin depuis des années, en écartant tout sur son passage. Il continue la stratégie de Mitterrand d'utiliser le Front National pour casser la droite et en profiter pour rester au pouvoir. En plus, il n'a pas de ligne politique et pratique le zigzag: un jour son ennemi c'est la finance, la semaine suivante il va dire aux financiers qu'ils sont ses amis.

 

Comment expliquez-vous le fait que d'une élection à l'autre, les Français acceptent ce climat de déliquescence?

Parce que la France est un pays d'idéologies et les Français ont envie de souscrire à des options idéologiques, clés en mains. Depuis la révolution française, la France compte un peuple d'idéologues qui a besoin de souscrire à un parti et d'obéir à son leader. On le fait au prix du renoncement à son intelligence, à son esprit critique, à sa liberté.

 

C'est un phénomène irréversible?

Ça part de tellement loin et ça dure depuis si longtemps qu'il me paraît difficile d'inverser le mouvement.

 

Donc, tout ce que vous dites pour l'expression de la démocratie et de l'esprit critique n'est pas entendu. C'est un cri dans le désert?

Non, je ne le crois pas. Il y a beaucoup de gens, surtout de gens modestes, que je rencontre, qui sont d'accord avec ce que je dis, qui lisent mes livres et mes articles. J'ai plutôt un souci du peuple que des hommes politiques. Je pense que le peuple est plein de bon sens, en a assez de cette situation, mais la mécanique de la Ve république française ne lui permet pas d'exprimer son bon sens.

 

Vous n'êtes pas tenté de sauter le pas vers la politique active pour la changer dans le bon sens?

Verrouillée comme elle est aujourd'hui, seule la politique des partis peut exister. Vous ne pouvez pas exister si vous êtes autonome, sans étiquette et sans argent. La politique n'est pas possible hors des partis. Et puis, je n'ai pas les compétences voulues pour faire de la politique active.

 

Vous continuez donc à faire de la philosophie. Est-ce qu'on peut dire que votre plus belle création, votre plus belle œuvre, c'est l'université populaire?

Je pense que la plus belle œuvre de quelqu'un, c'est sa vie. Pour moi, en tant que philosophe, c'est d'être à la hauteur de ce que j'enseigne, d'être exemplaire, et ça se juge à la fin d'une vie. C'est quand vous êtes mort que les autres peuvent faire ce jugement. Moi, je cherche à mener une vie philosophique, c'est d'ailleurs le titre du livre que j'ai écrit sur Albert Camus qui est pour moi un modèle. Au départ, dans l'Antiquité, la philosophie est populaire, fait partie du quotidien et concerne tout le monde. Avec le christianisme, tout bascule: la philosophie devient une affaire technique, une affaire de professeurs avec l'université et après, c'est le professeur de philosophie qui devient philosophe et aujourd'hui, ce sont les journalistes de philosophie qui deviennent philosophes.

 

Ce n'est pas une forme de démocratisation de la philosophie?

Il ne faut pas confondre démocratie et démagogie. La démocratie c'est de hisser les gens jusqu'à la philosophie, tandis que la démagogie consiste à abaisser la philosophie jusqu'aux gens. On n'a jamais autant parlé de philosophie en France qu'actuellement, mais cela a un aspect mode, on présente la philosophie comme du développement personnel, une technique d'épanouissement qui attire beaucoup de gens qui pensent qu'on peut devenir philosophe en lisant un article. C'est ce que j'appelle la démagogie.

 

Quelle est votre définition de la philosophie?

C'est une théorie de la vie que l'on met en pratique. Elle est visible par tous, il n'y a pas un moment de la vie quotidienne qui lui échappe. Il y a plein de choses à faire et plein de choses à ne pas faire. Si on court après l'argent, les honneurs et le pouvoir, on s'éloigne de la philosophie. Il existe aujourd'hui une philosophie démagogique qui consiste à dire aux gens, sous prétexte d'égalitarisme, que la philosophie est pour vous quand vous voulez en 24 heures. On ne peut pas jouer du piano si on n'a pas appris à le faire, mais on peut, aujourd'hui, philosopher sans avoir appris à faire de la philosophie. La philosophie, ce n'est pas citer des dates, des auteurs et des textes comme dans les jeux télévisés, mais elle s'apprend. Comme tout ce qui vaut la peine dans la vie, s'apprend. On a perdu le sens du travail, de l'investissement, de l'effort. On veut tout, tout de suite, dans l'exigence de l'instant. On veut être pianiste ou compositeur en 24 heures grâce à des logiciels, sans faire la différence entre un bémol et un dièse!

 

À quoi bon, dans le monde que vous décrivez, continuer à faire de la philosophie?

Moi, j'ai fait un choix alors que j'avais 17 ans – sans trop savoir où ça me conduirait – de faire de la philosophie. C'était une vocation.

 

Revenons à l'université populaire…

…quand je l'ai créée en 2002, Jean Marie Le Pen était arrivé au 2e tour de la présidentielle. Cela voulait dire que la moitié de la France avait considéré que ce monsieur pouvait devenir Président. Face à cette situation, je me suis dit qu'il y avait comme un effet démagogique de la télévision qui fait que les gens ne pensent pas, ne réfléchissent pas, et il n'y a pas de lieu où l'on puisse débattre vraiment. Je me suis dit: créons une université populaire à Caen, au sein de laquelle on distribuera des savoirs, on débattra, et où chacun pourra se faire un avis et se construire son jugement. Elle a pas mal marché, cette université…

[Les questions posées par les auditeurs du CDN de Normandie à Michel Onfray permettent au philosophe de développer très longuement ses idées, opinions, thèses, mais ne permettent en aucun cas la confrontation d’idées contradictoires, bien argumentées, ni un vrai débat, un échange équilibré, un dialogue. La seconde partie du séminaire à l’Up de Caen : « débat » ne se différencie pratiquement en rien de la première : cours. - E.]

 

…mais si Marine Le Pen est au 2e tour de la prochaine présidentielle, cela voudrait dire que l'université n'a pas assez travaillé…

…ce qui est une autre raison du désespoir dont je vous parlais. Ça fait 12 ans que je fais ce travail et même dans le public, qui assiste à nos cours à l'université populaire, il y a des comportements inacceptables. Ce sont des gens qui viennent consommer de la philosophie, ont avec elle une rapport théorique mais pas pratique, disent qu'ils faut pratiquer la fraternité mais sont capables de piétiner leur voisin pour prendre sa place.

 

C'est un constat d'échec?

C'est le constat qu'on ne peut pas changer le monde en faisant l'université populaire. On ne change pas la nature humaine, mais au moins on aura compris à en prendre la mesure et à éviter la barbarie, la sauvagerie. Moi j'ai fait mon travail, à d'autres de faire le leur. Il faut aussi dire que si les choses n'ont pas beaucoup changé, on n'était pas assez nombreux à faire le travail. Il faut penser à arrêter.

 

Vous l'envisagez réellement?

Il y a un moment de fatigue. Je donnais un cours bénévolement toutes les semaines et y consacrais un temps fou. [Certes. Néanmoins, chaque cours gratuit et bénévole a été enregistré et vendu en coffrets à 90 €. « Tout travail mérite salaire »contrairement au bénévolat (bénévole : fait gratuitement, sans rémunération en retour, sans en tirer de profit).  - E.] On ne trouve pas de subventions et il est de plus en plus difficile de continuer. Je me dis que j'ai fait mon temps et à chacun sa part.

 

Vous oubliez qu'Albert Camus, votre mentor, avait écrit un magnifique texte sur le rocher de Sisyphe qu'il faut perpétuellement faire rouler vers le sommet?

Oui, mais il arrive aussi un moment où l'on a envie d'arrêter de pousser le rocher pour s'asseoir dessus et contempler le paysage.

 

Vous en êtes rendu au point d'abandonner le combat que vous aviez initié?

Ce n'est abandonner le combat, c'est considérer qu'il y a d'autres combats à mener. Il y a un temps pour tout et c'est fatigant de faire le St Bernard en permanence. J'ai perdu ma compagne après un longue maladie et je me dis qu'il est peut-être temps de penser à moi…

 

…c'est-à-dire?

…que si j'abandonnais l'université populaire, je pourrais répondre à toutes les invitations qui me viennent du monde entier. J'envisage de diminuer mes activités au sein de l'université populaire. Ce n'est pas renoncer à la philosophie mais à ma dimension franco-française, voire régionaliste, et donner priorité à ma dimension internationale. La France est devenue violente et brutale, le climat est délétère, les gens ne lisent pas, la critique philo est désespérante et le climat intellectuel français est étouffant. On peut dire que je prends de la distance et de la hauteur et envisage d'aller plus souvent ailleurs dans le monde. Je vais faire un mi-temps à l'université populaire et prendre un peu de temps pour moi.

 

J'aimerais terminer cette interview par une question d'actualité mauricienne. Que pensez-vous du fait que Mme Ségolène Royal ait été la présidente d'honneur du récent festival du livre mauricien?

Présidente d'honneur d'un festival du livre quand on n'écrit pas ses propres livres, c'est une plaisanterie! Pire qu'une plaisanterie, c'est de l'indécence! Si on veut honorer le livre dans un salon, on cherche comme président quelqu'un qui écrit lui-même les livres qu'il publie!

 

 

 

 

Published by marc (ewa s’en est mêlée sans mon autorisation :) - dans Onfray sur le feu de la presse
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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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