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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 12:10

 

Je vous invite à découvrir un extrait du livre de Carmelo Abbate, journaliste italien,  « Sexe au Vatican. Enquête sur la face cachée de l’Eglise ».

Ce passage concerne Richard Sipe (pages 392-405, éditions Michel Lafon, 2011)

        

sexe au vatican couve 3

Richard Sipe a soixante-dix-huit ans. Né dans une petite ville près de Minneapolis, Minnesota, États-Unis, il est issu d'une famille catholique de dix enfants. En 1953, il devient moine bénédictin. Six ans plus tard, il est ordonné prêtre. Il restera dix-huit ans au service de l'Église pour la quitter en 1979 avec la permission de la hiérarchie romaine. Il se marie, il a un enfant. Il se spécialise en psychothérapie, et en particulier dans le traitement des problèmes des prêtres. Ses recherches concernent la sexualité et le célibat des prêtres et des évêques catholiques. De 1998 à 2010, Richard Sipe intervient au titre de consultant dans 250 affaires judiciaires concernant des abus sur mineurs perpétrés par des prêtres aux États-Unis et au Canada.

Il a signé plusieurs livres, il et est universellement reconnu comme le meilleur expert en matière de sexualité au sein de l'Église catholique ; il est cité par des théologiens reconnus comme Hans Küng. Sa thèse, fruit de trente années de recherches, est dure et cruelle : le célibat peut favoriser des tendances pédophilesIl a isolé un type d'inhibition du développement psychosexuel qui se retrouve plus fréquemment chez les célibataires, par rapport à la population moyenne. Souvent la conscience des déficits du développement psychologique et des tendances sexuelles n'est atteinte qu'après l'ordination au sacerdoce. Conclusion : les problèmes de type sexuel apparus ces dernières années finiront par détruire définitivement la crédibilité de l'Église catholique. Ce sont là des affirmations fortes qui devraient faire réfléchir.


Son livre le plus efficace et le plus célèbre est certainement A Secret World : Sexuality and the Searchfor Celihacy. (« Un monde secret : la sexualité et la quête du célibat ») Y sont rassemblés vingt-cinq années de travaux de psychothérapie, et plus de 1 500 entretiens avec des prêtres. La synthèse de Sipe, en substance, est la suivante : 30 % des prêtres sont impliqués dans une relation sexuelle à court ou long terme. Pratiquement un sur trois. Il s'agit d'une donnée significative. 

 Sipe pointe aussi les contradictions du système. L'Eglise a beau condamner toute activité sexuelle de la part des religieux, et exiger le vœu de chasteté, beaucoup de jeunes prêtres tourmentés par leurs propres curiosités sexuelles se sont vu adresser par leurs supérieurs le même conseil : « Prends une femme qui s'occupera de toi et de la maison, ou trouve-toi une maîtresse. » Pour beaucoup de prêtres dépourvus de la moindre expérience, la première rencontre se produit souvent avec une paroissienne mariée qui a besoin de conseils pour des difficultés familiales. C'est la candidate idéale : faible d'un point de vue émotif, et en demande de soutien, mais experte en même temps sur le plan sexuel. Elle a aussi l'avantage de ne pas exiger du prêtre un attachement exclusif. Nullement  possessive, elle accepte de partager son amant avec l'Eglise et les autres paroissiens. La relation apparaît donc comme facile à gérer, dans le cas où le religieux aspire seulement à un soulagement sexuel. 

 La situation change dès lors que le prêtre, ayant pris de l'assurance, se sent capable de gérer une liaison avec des personnes jeunes et inexpérimentées. Dans nombre de séminaires, explique Sipe, des jeunes gens sont convaincus qu'il n'est véritablement possible d'embrasser l'Église sans doutes ni regrets qu'après avoir eu une relation, et éprouvé un sentiment de rejet envers l'acte sexuel. Pour les jeunes séminaristes, l'acte sexuel se produit souvent sur le mode expéditif, dans l'insatisfaction, de sorte qu'il est associé à des sentiments de gêne et de malaise. En outre, les prêtres immatures ont tendance à raconter leurs aventures sexuelles aux autres séminaristes, lesquels sont tout aussi inexpérimentés.

Les études de Sipe montrent que les prêtres solitaires, les dévots, les zélés, les peu sociables, inclinent à faire des rencontres occasionnelles, avec des prostituées bien souvent. Ils vivent ces transgressions comme un terrible péché qui déclenche le chaos dans une vie ordinairement très structurée. Après avoir soulagé des instincts incontrôlables, il n'est pas rare qu'ils s'autoflagellent, y compris physiquement, et se forcent à travailler avec un surcroît de zèle.

En ce qui concerne les prêtres homosexuels, Sipe a réalisé de nombreuses études et publié ses résultats. L'une d'elles montre qu'ils étaient de 20 à 22 % dans les années soixante et soixante-dix ; mais leur nombre a augmenté entre 1978 et 1985 jusqu'à atteindre 42 % des prélats, du fait notamment du mouvement de libération touchant l'homosexualité. Dans deux diocèses américains, l'homosexualité a même atteint les 75 %, au point que l'on en venait communément à parler de « séminaires roses ».


Autre livre fort intéressant de Richard Sipe : Celibacy in Crisis (« Le Célibat en crise »). Paru en  Amérique en 2003, il explique comment les abus sur mineurs au sein de l'Église catholique des États-Unis ont creusé un fossé profond entre la société et le clergé. En 2002, plus de 400 prêtres américains ont dû quitter l'Église suite à des scandales nés d'abus sur mineurs. Rien qu'en 2003, l'Église a dépensé là-bas plus de un milliard de dollars pour dédommager les victimes, payer des avocats et des soins psychiatriques.

Les études publiées dans ce livre montrent que 50 % des prêtres seulement pratiquent l'abstinence. Dans l'autre moitié : 30 % ont des rencontres homosexuelles, 30 % ont seulement des tendances homosexuelles, 15 % sont engagés dans de vraies relations homosexuelles (dont 8 % sont des relations stables) ; 5 % de ces prêtres trouvent une distraction dans la pornographie et l'exhibitionnisme ; 6 % ont des rapports sexuels avec des mineurs. Beaucoup d'aspirants séminaristes auraient même été éloignés de leur vocation par le fort penchant homosexuel et le niveau élevé de sexualité à l'intérieur de l'Église.

Et ce n'est pas tout. La révolution sexuelle des années soixante-dix aurait fait fuir aussi des fidèles américains : ces gens ne croient plus à la figure du religieux comme personne innocente susceptible d'être admirée, bien au contraire. [...]


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Richard Sipe m'accorde une interview téléphonique. 

L'homme est cordial, patient, préparé, disponible. Jamais son propos n'est banal.

Carmelo Abbate - L'activité sexuelle est largement pratiquée dans l'Église. Tout le monde le sait. C'est un secret de polichinelle. Cependant personne ne veut en parler.

Richard Sipe - La société, aujourd'hui, est chargée d'images sexuelles. D'un côté les catholiques attendent de leurs prêtres qu'ils incarnent une société pure et asexuée, de l'autre ils ne se scandalisent plus de savoir que le sexe est partout. Ceci parce qu'ils préfèrent avoir un prêtre qui vient dire la messe tous les dimanches, célébrer les baptêmes et les mariages, plutôt que personne.

Carmelo Abbate - Quelles en sont les causes? Pourquoi le phénomène est-il si répandu?

Richard Sipe - La raison principale, c'est que le clergé n'a pas un niveau d'éducation élevé en matière de sexualité. Le célèbre jésuite américain John L. Thomas disait qu'un prêtre doit tout savoir sur le sexe sans en avoir l'expérience. J'ai enseigné dans beaucoup de séminaires pendant plus de vingt ans, et je sais avec certitude que les séminaristes ne reçoivent aucune notion d'éducation sexuelle pendant leurs années d'études. Une fois, alors que j'enseignais l'éducation sexuelle, je me suis rendu dans un séminaire : les étudiants ne comprenaient pas, ils n'étaient capables de répondre à aucune question. Une autre fois, je suis même allé voir le directeur pour lui proposer un cours sur le célibat. Il m'a répondu qu'il n'y en avait pas besoin : deux semaines de cours de théologie morale suffisaient amplement. C'est cette façon de penser qui amène à n'avoir pas de certitudes.

Carmelo Abbate - Vous avez l'expérience directe de la vie au séminaire. Est- il vrai que le sexe y est très répandu?

Richard Sipe - Bien sûr. Je le sais comme le savent tous les psychologues qui ont eu affaire à ce genre de milieu. 20% des séminaristes environ ont des relations sexuelles entre eux, avec des membres de la faculté ou avec des prêtres. Ça peut apparaître comme un contresens, mais il existe bien un degré de tolérance.

Carmelo Abbate - La hiérarchie le sait et feint de ne rien savoir?

Richard Sipe - L'attitude est la suivante. Ils sont tous convaincus qu'il est normal, pour n'importe quel jeune prêtre, de passer par une phase d'expérimentation sexuelle; après, une fois atteint l'âge adulte, cette phase est surmontée naturellement.

Carmelo Abbate - Pourtant le Vatican a des mots très durs sur le sujet...

Richard Sipe - Le Vatican n'a pas l'intention de déclencher la moindre procédure disciplinaire d'aucune sorte. Il ne croit pas utile de punir un prêtre sexuellement actif avant quarante ans. La crise récente déclenchée par les abus perpétrés sur des mineurs par des prélats l'a confirmé : les prêtres sentent qu'ils peuvent agir sans craindre des représailles.

Carmelo Abbate - Dans les séminaires, personne ne dit rien. Mais alors, comment se fait la découverte du sexe?

Richard Sipe - La principale source d'informations, c'est la confession. Les gens qui ont des expériences sexuelles s'y confient. Ils révèlent des détails qui ouvrent à ceux qui les entendent des univers inconnus. Raison pour laquelle je ne crois pas qu'il soit approprié d'aller se confesser à un prêtre. C'est dangereux. Il existe des documents qui le prouvent. En particulier ce que l'on appelle les «sollicitations en confession». Il s'agit de la tension sexuelle à l' œuvre au sein de la relation délicate qui s'établit entre le confesseur et la personne qui se tourne vers lui, et s'en remet complètement à lui. Seul un séminariste sur vingt, et encore, peut s'estimer réellement préparé à confesser et à donner des conseils spirituels. Et un sur dix seulement est vraiment à même de prêcher.

Carmelo Abbate - Êtes-vous en train de dire que le prêtre sort du séminaire sans être parfaitement préparé à faire ce qu'il a étudié?

Richard Sipe - Le niveau intellectuel du séminariste moyen est extrêmement bas. Loin de celui de l'étudiant de base, plus encore de celui qui a un master, surtout dans des disciplines comme les mathématiques ou la psychologie. Les rares séminaristes intellectuellement doués sont souvent immatures sur le plan psycho sexuel : c'est démontré par de nombreuses études effectuées aux États-Unis. Leur connaissance de la sexualité est latente, tant du point de vue notionnel qu'en termes psychologiques et émotionnels. Ces gens-là ne sont pas capables de se référer au moindre aspect de la sexualité humaine.

Carmelo Abbate - Pourtant, ces dix dernières années, l'âge moyen des séminaristes a augmenté. Ne croyez-vous pas que le choix effectué par un adulte présuppose une sexualité plus mûre?

Richard Sipe - Il y a un proverbe qui dit : « Il n'est pas de plus grand imbécile qu'un vieil imbécile. » Un immature d'un certain âge est plus dangereux qu'un jeune. II n'est pas prouvé que les candidats à la vie ecclésiastique les plus vieux soient plus mûrs que les autres sous l'aspect psychosexuel.

Carmelo Abbate - Ce que je voulais dire, c'est qu'ils ont pu avoir une expérience sexuelle, prendre conscience de leur sexualité...

Richard Sipe - En choisissant le célibat et la chasteté, ils doivent combattre quelques éléments de leur passé. En revanche, s'ils n'ont encore eu aucune expérience sexuelle alors qu'ils sont déjà adultes, des questions surgissent à propos de leur développement.

Carmelo Abbate - En Italie, personne n'a jamais rien écrit sur les prêtres et le sexe. Vous-même, avez-vous ébauché une recherche sur le Vatican?

Richard Sipe - Non. Je n'ai jamais pu réunir des données sur les activités sexuelles à l'intérieur du Vatican. Mais j'ai connaissance d'un médecin qui, au début des années quatre-vingt-dix, a publié une enquête sur le sida chez les séminaristes romains. En offrant de leur payer leurs examens sanguins, il a pu se pencher sur le cas de 65 étudiants, et découvrir que 25 d'entre eux étaient séropositifs. Je sais aussi qu'il a été demandé à ce médecin de briser les jambes d'un archevêque mort du sida, afin de pouvoir produire un certificat disant que son décès était dû à une chute. J'ai essayé de réaliser des entretiens, mais en Italie il n'est pas possible de parler de sexe au sein de l'Église.

 

 

Carmelo Abbate - Quelque chose est peut-être en train de changer, dans la toute dernière période…

Richard Sipe - L'année dernière, je crois que les choses ont bougé; mais elles ne bougent que contraintes et forcées.

Carmelo Abbate - C'est vrai.

Richard Sipe - Personne ne peut s'exprimer librement. La crise ouverte par les abus sexuels a mis ces sujets en lumière, mais le sujet a l'air d'inspirer de grandes réticences aux journalistes italiens. Même la question de l'homosexualité à l'intérieur de l'Église est un sujet tabou. Je ne connais aucun pays au monde où la question soit aussi sensible qu'en Italie. Je me souviens qu'à la fin des années quatre-vingt-dix, un livre est sorti, écrit par cinq membres anonymes de la curie romaine : Via col vento in Vaticano (« Autant en emporte le vent au Vatican »). Ils dénonçaient les vices et les péchés des cardinaux et des prélats; et ils montraient que les monsignori avaient la conviction de vivre audessus des lois. C'est la vérité. Que tu sois haut prélat, évêque ou simple curé, peu importe : en principe, le comportement criminel est puni. Sauf que dans l'Église, ça ne marche pas comme ça.

Carmelo Abbate - Pourquoi? Pourquoi est-ce ainsi?

Richard Sipe - L'habitude du secret. C'est ce qui domine l'Église dans tous ses aspects. Je vous raconte un fait. Ici en Amérique, voilà quelques années, un accord a été conclu entre cinq centres de traitements pour réaliser une étude. Après l'élaboration du cahier des charges, les fonds destinés à la recherche ont immédiatement été coupés, et l'Église n'a plus voulu en entendre parler. Selon moi, elle redoutait que les médias ne parviennent à publier les résultats.

Carmelo Abbate - Comment expliquez-vous que ce soient toujours les petits poissons qui se fassent attraper, pendant que les évêques et les cardinaux ont l'air d'accomplir scrupuleusement leur devoir?

Richard Sipe - J'ai eu l'occasion de travailler avec un prêtre qui avait été nommé pour devenir évêque de sa petite ville. Il avait eu des relations sexuelles avec dix-sept femmes au bas mot. Il savait qu'il avait quatre enfants, et n'excluait pas qu'il puisse y en avoir davantage. C'était un prêtre très dévoué, aimé de ses paroissiens. J'ai pu vérifier que c'est souvent chez ce type de personnes que l'on trouve les plus grands pécheurs en termes d'activité sexuelle. Le père Marcial Maciel Degollado, par exemple. Le fondateur des Légionnaires du Christ. Un homme à succès qui a rapporté plein d'argent à l'Église catholique : il a eu des femmes et des enfants dans tous les pays. Le père Marcial n'est pas discipliné, sexuellement parlant; mais il a pu agir en toute liberté pour la bonne raison qu'il y a dans l'Église un haut niveau de tolérance, et que ces situations-là sont pardonnées.

Carmelo Abbate - Le Vatican ferme les yeux ?

Richard Sipe - Exactement. Du pape aux sphères les plus basses : tout le monde ferme les yeux.

Carmelo Abbate - Par crainte du scandale ou pour d'autres raisons?

Richard Sipe - La vraie raison qui fait qu'ils sont tous prompts à pardonner, c'est que beaucoup d'évêques et de cardinaux sont sexuellement actifs. Parfois même avec des mineurs. Et puis beaucoup ont des tendances homosexuelles, ils regardent la conduite sexuelle des prêtres non pas comme un problème psychologique latent, mais comme un péché que l'on confesse et qui se pardonne.


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Carmelo Abbate - Nous avons ce défaut de parler de l'Église d'un point de vue masculin. Mais les sœurs? Quel genre de problèmes rencontrent-elles? Combien y a-t-il de sœurs lesbiennes dans l'Église?

Richard Sipe - Les sœurs aussi ont leur sexualité. Et beaucoup d'entre elles sont homosexuelles. Mais la situation est différente, étant donné leur sacerdoce.

Carmelo Abbate - En quoi est-elle différente?

Richard Sipe - En ce sens qu'aux États-Unis, elles sont supérieures aux hommes d'Église, intellectuellement  parlant. Beaucoup ont un doctorat, une spécialité. Elles sont plus mûres aussi. J'ai travaillé avec un grand nombre de sœurs qui avaient besoin d'un guide spirituel et d'une thérapie. Quelquefois parce qu'elles avaient été victimes d'atteintes sexuelles de la part de prêtres. Mais j'ai eu affaire aussi à des sœurs qui ont agressé sexuellement d'autres sœurs, des étudiantes, des étudiants. Dans la majorité des cas, il s'agissait de femmes perturbées, plus ou moins gravement, souvent avec des tendances sadomasochistes. Ce que je puis dire, en me fondant sur mon expérience d'enseignant et de chercheur, c'est que les femmes qui ont subi des atteintes sexuelles de la part d'une sœur sont moins promptes à dénoncer les faits : elles ne considèrent pas qu'il s'agit d'une agression.

Carmelo Abbate - Combien de prêtres et de sœurs se sont adressés à vous ? Que recherchaient-ils? Du réconfort? Un soutien? Un jugement? Un conseil? Quel type de sentiments exprimaient-ils?

Richard Sipe - La vie est dure dans l'Église, et marquée par la solitude. Elle exige un grand sacrifice et beaucoup de renoncements. Je dirai que la plupart de mes patients recherchent une aide pour des problèmes de dépression et de stress. Je ne peux ni ne veux généraliser. Je crois qu'il y a dans l'Église des hommes honnêtes et de mauvaises personnes. Le problème de l'Église, ce ne sont pas les personnes. C'est la culture du secret qui y règne, et le fait que ceux qui en font partie sont convaincus de n'avoir pas à répondre de leurs actes devant la société et ses lois. Il y a là des conceptions profondément enracinées dans l'histoire de l'Église, et ce depuis des siècles. Rien n'a bougé pendant des centaines d'années. Mais le monde, lui, a changé. Résultat, les gens d'Église sont déconnectés de la réalité, ils ont souvent des conduites psychotiques. Ils prêchent une chose et en font une autre. Raison pour laquelle beaucoup ont décidé de partir, de se marier, de faire autre chose. Ceux qui restent se débrouillent pour soulager leurs instincts sexuels, mais sans se faire voir ni choisir de clarifier les choses avec eux-mêmes et avec les autres, d'où certaines conséquences psychiques à prendre en considération.

Carmelo Abbate - Ne pensez-vous pas que le fait de considérer le sexe comme tabou conduit à pousser les gens d'Église vers des comportements extrêmes ?

Richard Sipe - Si, bien sûr. Le fait que le sexe soit tabou rend les hommes d'Église immatures, et beaucoup d'entre eux éprouvent le besoin d'expérimenter et de manifester leur sexualité avec quelqu'un. Mais ils n'y sont pas préparés, si bien qu'ils ne savent pas comment se conduire, ni gérer leurs pulsions. Le vrai problème, c'est qu'ils ont rarement à craindre une punition. L'Église peut se montrer extrêmement hypocrite. Ces situations sont facilement pardonnées.

Carmelo Abbate - J'ai cité dans mon enquête le cas d'un prêtre qui passe des jours et des nuits devant des films pornos téléchargés sur Internet; même le Vendredi saint, après avoir célébré la messe. Un autre m'a invité à avoir un rapport sexuel dans son confessionnal ou dans le clocher, en se servant même du calice. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?

Richard Sipe - Je crois que les cas que vous décrivez incarnent à la perfection le fait que l'Église, où la corruption  règne depuis des siècles, s'appuie sur deux codes de valeur : un pour ceux qui en font partie, un autre pour le reste du monde. Ce concept, on l'inculque aux séminaristes dès le début de leurs études. C'est la raison pour laquelle les représentants de l'Église, qui agissent dans les situations indiquées ci-dessus, s'accommodent de cette dichotomie comme si elle était naturelle. À la base, l'Église fait preuve d'une extrême arrogance qui amène ses membres à penser qu'ils ne sont pas soumis aux lois de l'État, qu'ils n'ont de comptes à rendre à personne en-dehors de leur milieu clos et protégé. Si bien que le concept fondamental, à l'intérieur de l'Église, est celui du secret en toutes choses, surtout en matière sexuelle. En ce qui concerne l'homosexualité, impossible de ne pas voir à quel point la structure de l'Église se fonde sur la figure et sur le pouvoir de l'homme, les femmes en étant depuis toujours exclues. Il suffit de penser au Père, au Fils et au Saint-Esprit. À l'intérieur, la relation entre hommes est encouragée, tandis que la relation avec les femmes est un péché.

Carmelo Abbate - Quel est l'avenir de l'Église catholique? Pensez-vous que les questions sexuelles puissent avoir des répercussions sur ses fondamentaux ?

Richard Sipe - Ils devront forcément changer, je n'ai pas de doute là-dessus. La doctrine sexuelle de l'Église est une folie. Il est ridicule de penser que le seul acte sexuel qui ne soit pas un péché est celui de deux personnes mariées s'unissant dans l'intention de procréer. Tous ceux qui ont des expériences sexuelles en dehors de ce cas particulier commettent-ils un péché mortel? C'est absurde. L'Église affirme que la masturbation est un péché mortel. C'est délirant. Tout peut être un péché, dès qu'on le pousse à l'extrême. Le péché de gourmandise existe, mais manger n'est pas un péché. Prenons par exemple le scandale sur l'usage du préservatif comme instrument de contrôle des naissances. Il n'y a rien d'immoral là-dedans. Je crois qu'ils devraient tous retourner à l'école. Et puis l'Église continue d'utiliser la formule « intrinsèque » dans n'importe quel contexte : l'avortement est intrinsèquement mauvais, la masturbation est intrinsèquement mauvaise, la contraception est intrinsèquement mauvaise. Tout cela est parfaitement stupide. Aucune personne dotée d'un minimum d'éducation, aujourd'hui, ne peut prendre pour vraie une telle affirmation. Non seulement elle n'a pas de valeur scientifique, mais elle échappe à la logique et au simple bon sens. L'Église affirme que les homosexuels sont intrinsèquement désordonnés et mauvais. L'amour est l'amour. Et l'Église, un jour, devra l'admettre. Le problème, c'est qu'ils ont tous peur de perdre le contrôle. Et peu importe s'il n'y a plus de lien entre ce qui est prêché et la réalité. Il suffit de voir le niveau de natalité en Italie : un des plus bas du monde. Qui peut croire que ça résulte de l'abstinence et de la chasteté?

Carmelo Abbate - Merci, docteur Sipe.

      vatican pub Antonio-Federici-1

 

Merci à PhDams pour la vidéo :~)     

26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 00:03

 

      Lenoir-Frederic

 

Frédéric Lenoir, philosophe, sociologue et historien des religions, auteur, entre autres, du Petit traité de vie intérieure, dresse une brève histoire des scandales à répétition, scandales sexuels, politiques et financiers qui ont ébranlé le Vatican, commençant par le dernier en date, du "lobby gay", révélé il y a quelques jours par le quotidien italien La Repubblica. Le philosophe estime très probable l'idée que la démission du pape soit liée à ce scandale, et en conclusion, suggère au prochain Saint-Père de revenir au message évangélique et… supprimer l’État du Vatican.

L’entretien avec Frédéric Lenoir, Un système corrompu et opaque au cœur de l’Église a été publié le 23 février 2013 sur le site du Journal du Dimanche (JDD).

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Adeline Fleury : Que pensez-vous des révélations concernant l'existence d'un lobby gay au sein du Vatican?

Frédéric Lenoir : Il est de notoriété publique qu'il y a un certain nombre de prélats homosexuels au Vatican, certains ayant des contacts avec des laïcs ou des prostitués homosexuels. C'est également vrai que vativan gayle pape a nommé, suite à l'affaire du "Vatileaks", trois cardinaux pour faire une enquête approfondie sur ce qu'il se passe à la curie romaine. Le 17 décembre, il lui a été remis un rapport de 600 pages qui a été sans doute été un élément important dans sa décision de démission. Reste à savoir si ce rapport montre qu'un certain nombre de prélats homosexuels, comme l'écrit, la presse italienne, ont été soumis à un chantage, si des laïcs ont des "preuves", peut-être des films ou des photographies pas très "catholiques". Si l'information était vraie, il pourrait s'agir de prélats qui maintiendraient un système de corruption au sein même du Vatican, système de corruption qui a été révélé par l'affaire du "Vatileaks", face à un chantage lié à leurs pratiques sexuelles. Car rappelons que l'Église condamne toute relation sexuelle en dehors du mariage, impose la chasteté aux évêques, et condamne fermement l'homosexualité. On est devant une contradiction flagrante qui frappe au cœur même du Vatican.

 

Adeline Fleury Cette contradiction peut-elle nuire à l'image de l'Église auprès des croyants?

Frédéric Lenoir : Une partie des fidèles sont choqués et s'éloignent de l'institution parce qu'ils perdent confiance ; d'autres sont dans le déni et mettent tout cela sur le dos de mensonges des médias. Une troisième partie des fidèles tolère le fait qu'il y ait des failles humaines chez les hommes d'Église. Cela ne les détourne pas de leur attachement à l'Église, même s'ils réprouvent ces pratiques et en souffrent.

 

Adeline Fleury Des observateurs qualifient ces révélations de fantasmes…

Frédéric LenoirLes affaires révélées ces dernières années, en matière de corruption, de liens avec la mafia et de scandales concernant la pédophilie, ne sont pas des fantasmes. La déliquescence au sein de la curie romaine est indéniable. L'affaire du "Vatileaks" a révélé les rivalités profondes entre les prélats qui veulent maintenir une opacité et ceux qui veulent une transparence. Ces derniers sont liés à l'ex-majordome du pape Paolo Gabriele, un homme très pieux, qui a sans doute agi par amour de l'Église et qui vient d'être gracié par le pape. Benoît XVI était au courant de bien des dérives, mais n'agissait pas. La démission de Benoît XVI est pour moi le signe qu'il n'avait plus la force de faire face à ces querelles intestines, à ces scandales à répétition.

 

Adeline Fleury Est-ce la fin du culte du silence, propre au Vatican?

Frédéric Lenoir : On a longtemps sacralisé l'institution, quitte à étouffer les scandales, à sacrifier les gens, les enfants même, avec les affaires de pédophilie. C'est un tournant historique de l'Église, on assiste à une désacralisation de l'institution : des laïcs pieux et certains prélats sont maintenant prêts à dénoncer publiquement les dérives de l'institution ou de certains hauts responsables du Vatican parce qu'elles sont en contradiction flagrante avec les principes évangéliques.

 

Adeline Fleury L'Église a toujours été confrontée à des scandales…

vatican photo-alexandre-marchiFrédéric LenoirLes dérives de pouvoir et financières, comme les scandales sexuels, ont émaillé son histoire. Durant le Haut Moyen Âge, prêtres et évêques se sont enrichis en vendant des sacrements. La simonie a été condamnée par la suite, durant la réforme grégorienne. Le pape Grégoire VII, au XIe siècle, a joué un rôle considérable pour réformer l'Église, qui faisait face à une double crise : d'une part, morale, avec la vente des reliques, des sacrements, et les mœurs dissolues du clergé; d'autre part, politique, avec sa dépendance étroite du pouvoir impérial. La réforme grégorienne, qui a duré plus de deux siècles, a remis de l'ordre dans tout cela : la fameuse querelle des investitures (nomination des évêques et des pères abbés) a finalement été gagnée par le pape contre l'empereur et elle a été accompagnée d'un fort sursaut spirituel, avec la réforme cistercienne, notamment. À partir du XIIIe siècle, s'est à nouveau ouvert une ère de décadence. L'Église s'est enrichie, des monastères sont devenus des lieux de corruption. Cela a débouché sur la réforme des ordres mendiants pour rappeler la nécessité de la pauvreté, jusqu'à la grande crise de la Renaissance, avec notamment la vente des indulgences par des prêtres (réductions de peines du purgatoire), la dissolution des mœurs du clergé, les papes corrompus qui nommaient leurs enfants cardinaux, etc. Cette décadence a débouché sur le schisme avec les protestants. Il s'en est suivi le mouvement de la Contre-Réforme, qui a renforcé la discipline ecclésiale et la spiritualité catholique. Tous les deux ou trois siècles, l'Église a ainsi connu de grandes crises qui ont débouché chaque fois sur un nouveau souffle.

 

Adeline Fleury Quelle est la dernière grande réforme?

Frédéric LenoirLe concile Vatican II (1962-1965), qui n'est pas la conséquence d'une crise des mœurs, car l'Église des XIXe et XXe siècles était plus morale que par le passé. Le problème de l'Église tenait à son intransigeance par rapport à la modernité, son refus de la liberté de conscience, son opposition à l'évolution de la société. Le concile Vatican II a eu pour visée de réconcilier l'Église avec le monde moderne, à accepter la liberté de religion, d'expression, à alléger la liturgie pour la rendre plus proche des laïcs… On aurait pu penser qu'après Vatican II, elle avait fait le ménage. Mais il restait un système corrompu et opaque au cœur même de l'institution. Reste une grande interrogation concernant la mort de Jean-Paul Ier, ce pape réformateur, qui a annoncé vouloir s'attaquer au scandale de la Banque du Vatican et qui est décédé quelques jours après, de manière énigmatique. La Curie a refusé que son corps soit autopsié et qu'une enquête soit ouverte.

 

vatican argentAdeline Fleury Sexe, pouvoir et argent semblent donc régir la curie romaine?

Frédéric Lenoir : Une partie de la curie. Mais ce sont là les trois grandes tentations humaines. Et les hommes d'Église cèdent parfois aussi, comme les autres hommes, à ces trois tentations!

 

Adeline Fleury Malgré l'Esprit saint…

Frédéric Lenoir : La théologie chrétienne nous dit que l'esprit saint ne peut pas faire grand-chose pour un homme qui est avide de pouvoir, d'argent, de luxure. Il ne peut entraver le libre arbitre. Cette corruption choque certains fidèles qui idéalisent la curie romaine. Ils imaginent que les hommes du Vatican sont les plus sains de tous. Je pense que c'est exactement l'inverse. Plus les prélats sont liés au pouvoir, plus ils sont soumis à de fortes tentations.

 

Adeline Fleury Assainir la curie romaine, cela sera la première mission du prochain pape?

Frédéric Lenoir : J'en suis convaincu. Le prochain pape devra faire une grande réforme de la curie. Cela pourrait aller jusqu'à remettre en cause l'État du Vatican, qui est un résidu des anciens États pontificaux. Il pourrait y avoir une décision historique de supprimer le Vatican comme État temporel et que le pape soit simplement un représentant spirituel. Ce serait une décision prophétique pour revenir à l'idéal du message évangélique. Mais je n'y crois pas trop. Un autre souci pour l'Église, c'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de grandes figures de sainteté qui puissent polariser l'attention des fidèles vers des modèles positifs, comme l'abbé Pierre, mère Teresa, sœur Emmanuelle ou Dom Helder Camara… C'est comme s'il était beaucoup plus dur aujourd'hui de vivre de manière héroïque l'Evangile.

 

       

24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 12:24

 

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L’analyse de la guerre au Mali proposée par Michel Collon, journaliste indépendant belge, sur son site Investig’action, me semble particulièrement intéressante, bien qu’elle puisse évidement être plus ou moins discutable.

Michel Collon y dévoile les mécanismes des médiamensonges. Comment les repérer?


D’après lui, il existe cinq principes incontournables de la propagande de guerre systématiquement utilisés dans les médias :

 

 

 

 

1. Cacher les intérêts économiques des multinationales et des gouvernements sous une présentation noble et désintéressée comme par exemple : arrêter une menace terroriste, faire régner la paix, établir la démocratie, etc.

La guerre au Mali, vu la position stratégique de ce pays, est, selon le journaliste, une guerre menée pour l’or, l’argent, le gaz, le pétrole et l’uranium, pour le contrôle de toutes les ressources de la région, dans l’intérêt des grandes firmes comme Bouygues, Areva, Alstom, Suez…   

2. Cacher l’histoire - tout le contexte nécessaire à la compréhension des enjeux - afin d’imposer une version biaisée.

Concernant Mali, il s’agirait des « crimes » de la colonisation française qui devraient être, selon le journaliste, enseigner à l’école.   

3. Se faire passer pour une victime ou pour celui qui vole au secours des victimes, des gens formidables qui se battent sur le terrain.

La France a été appelée à l’aide par le président intérimaire qui n’avait pas le pouvoir légitime de le faire, et elle a été appuyée par les dirigeants des États d’Afrique occidentale, marionnettes qu’elle-même avait installées au pouvoir.       

4. Diaboliser l’adversaire - faire peur pour escamoter la réflexion.

Pour Michel Collon, il n’est bien évidemment pas question de justifier les exactions commises au Mali par les fanatiques islamistes, mais d’analyser les causes, les responsabilités de l’Occident dans la montée de l’islamisme. Il souligne ce paradoxe : la France s’allie au Qatar et à l’Arabie Saoudite pour renverser les régimes laïques et laisse ses alliés financer et armer les mouvements salafistes. 

5. Monopoliser l’information - empêcher le débat ou le diriger vers le faux débat.

Les points de vue différents sont exclus des médias. On n'a pas parlé de la manifestation populaire à Bamako contre l‘intervention française, du dirigeant du parti radical de gauche, Oumar Mariko, qui a pris position contre l‘intervention, de l’ancienne ministre de la culture du Mali, Aminata Traoré, qui a lancé en novembre dernier la pétition contre la guerre…, etc. Quant au faux débat, la question qu’il serait judicieux de nous poser, selon Michel Collon, ce n‘est pas : est-ce que nous, les Européens, nous allons gagner ou pas, est-ce qu‘il y a un risque d‘enlisement?, mais : est-ce moral d’aller faire la guerre dans des pays africains pour contrôler les richesses et garder le déséquilibre entre riches et pauvres au niveau international? 

En conclusion, il n’y a pas de guerre propre, c’est toujours les peuples qui en font les frais. Cette guerre est contre les Africains, contre les Européens, au service des 1% de riches qui dirigent la planète. 

 

« Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux : levons-nous ! » 

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire     

 

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Michel Collon a également participé au débat sur le même sujet : « Irak, Afghanistan, Libye, Mali : toujours la même guerre? » dans l’émission de Frédéric Taddeï « Ce soir ou jamais » (janvier 2013).

 

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Cette vidéo, où Michel Collon interviewe les Maliens lors d’une timide manifestation à Bruxelles le 2 juin 2012, prend une nouvelle dimension dans la perspective de la guerre actuelle.

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A consulter également quelques voix discordantes qui ont brisé le consensus national des premiers jours va-t-en-guerre :  Jean-Luc MélenchonNoël MamèreDominique de VillepinEva Joly.

 

Merci à Marc    
 

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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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