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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 18:09

 

 

Un entretien avec Michel Onfray paru dans le numéro 890 de Marianne daté du 9 mai 2014. Propos recueillis par Antoine Louvard.


Michel Onfray : « Certains livres sont des poisons » 


"On a tué au nom de la Bible, du Talmud, du Coran, du Contrat social, du Capital, de Mein Kampf, du Petit Livre rouge, de la Critique de la raison dialectique..."


mariane-couv.jpg         le réel n'a pas eu lieu onfray

 

 

Après s'être consacré à une contre-histoire de la philosophie, Michel Onfray s'attaque à la littérature. Dans son nouveau livre, "Le réel n'a pas eu lieu", il décortique ce qu'il nomme "le principe de don Quichotte".

 

Marianne : D'où vous vient ce projet de faire une contre-histoire de la littérature ? Et quel rapport entretient-il avec votre Contre-histoire de la philosophie ?

 

Michel Onfray : D'abord, j'aime assez les gros chantiers. C'est mon aspect ogre. La Contre-histoire de la philosophie dépassera les 10 volumes, huit sont parus, le Journal hédoniste en est à son sixième tome, la Philosophie féroce a déjà trois volumes parus, trois autres sont faits et à paraître, j'ai, d'une certaine manière, réalisé une série de monographies sur des peintres contemporains en six volumes, et cette Contre-histoire de la littérature est partie pour se décliner en six volumes.

La contre-histoire de la philosophie se proposait un chantier vaste : vingt-cinq siècles de philosophie dans les marges, en dehors des institutions, avec le souci d'une relative exhaustivité. J'y travaille depuis plus de douze années, j'ai créé l'Université populaire pour l'enseigner et il me reste deux ou trois années pour parachever l'ensemble.

La contre-histoire de la littérature s'avère plus modeste : une œuvre par siècle, le Moyen Age étant réduit à un seul ouvrage. Je souhaite examiner des romans ou des œuvres littéraires ayant généré des concepts : dantesque, rabelaisien, donquichottesque, sadique, bovaryque, kafkaïen - d'où des lectures de la Divine Comédie de Dante, de Gargantua de Rabelais, de Don Quichotte de Cervantès, des 120 Journées de Sodome de Sade, de Madame Bovary de Flaubert et du Château de Kafka. Ces histoires particulières ont généré des concepts universels ; je souhaite examiner ces œuvres pour penser philosophiquement ces concepts

 

Marianne : Dans ce premier volume, vous êtes très dur vis-à-vis de don Quichotte, à rebours de l'analyse classique qui voit en lui un gentilhomme tout dévoué à son idéal...

 

Michel Onfray : Il y a quelque chose de tendre a priori dans don Quichotte quand on se suffit de ce que l'on sait de lui... Quand on ne sait rien de lui ! Autrement dit, quand on n'a pas encore travaillé, plume à la main, ce gros roman de presque 1 000 pages. Avant cette lecture intégrale et attentive, j'avais lu, il y a très longtemps, sans prendre de notes, et juste dans le souci de me distraire, ce roman qui me semblait alors un simple récit d'aventures dans lequel don Quichotte m'était apparu comme... donquichottesque ! J'étais contaminé par ce que le concept produisait sur le personnage. Averti de sa nature par ce que le concept prédéterminait, j'avais lu ce qu'on me demandait de lire.

C'est en interrogeant vraiment le livre, le personnage, le concept de donquichottisme que j'ai découvert autre chose. C'est ce travail que je nomme un travail de contre-histoire : se défaire de la chape de plomb de la tradition, de ce qui se dit, s'enseigne et se transmet, pour me faire une idée par moi-même. C'est alors que j'ai vu ce qu'on ne dit pas habituellement : don Quichotte comme l'archétype du dénégateur. Autrement dit, une figure universelle et très contemporaine ! Nos temps nihilistes donnent en effet aux figures de la dénégation une place majeure.

 

Marianne : Comment définissez-vous ce phénomène de dénégation ?

 

Michel Onfray : La dénégation est un concept qui se trouve dans le dictionnaire de la langue française, mais dans la seule acception freudienne. Si, comme moi, on ne souscrit pas à la parapsychologie du docteur viennois, que fait-on de ce concept ?

Je souhaitais l'examiner dans une configuration philosophique, et non freudienne : la dénégation n'est pas refoulement de ce qui surgit de l'inconscient pour y retourner après un effet de la censure lors d'une analyse, mais effacement du néocortex au profit du cerveau reptilien, à qui l'on doit une décision relevant de la violence animale qui nous habite quand nous n'avons pas été à la hauteur. La dénégation est l'opération de celui qui ne veut pas voir qu'il a été très au-dessous de l'idée qu'il se fait de lui-même.

Ainsi, les voleurs, les violeurs, les menteurs avouent rarement qu'ils sont voleurs, violeurs, menteurs... Pris la main dans le sac, ils n'ont rien fait. La dénégation permet d'éviter de se retrouver face à une image de soi dégradante et dégradée quand on se fait de soi une idée plus élevée. Dans ces cas-là, le dénégateur est celui qui affirme que le réel n'a pas eu lieu. Chacun a connu ce genre de spécimen. Il m'est même arrivé de voir des gens très doués pour reconnaître la paille de la dénégation dans l'œil du voisin qui ne voyaient pas la poutre qui était dans le leur. Logique même de la dénégation...

 

Marianne : La foi en un idéal et le refus du réel, loin de s'opposer, ne sont-ils pas, en réalité, la même chose vue sous des angles différents ? C'est le sens de la citation de Nietzsche que vous placez en exergue de votre livre, énonçant que « les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que le mensonge ».

 

Michel Onfray : Croire à un idéal est une bonne chose, sauf quand on croit plus vrai l'idéal que le réel lorsqu'il donne tort à l'idéal ! ["Je crois plus à mes idées qu’aux gens. J’ai une espèce d’idéal qui fait probablement de moi un psychorigide". - NDE ;~)] L'idéal doit être un principe directeur, pas un acte de foi : il dirige l'action, mais si ce qui a lieu montre que l'idée est fautive, il faut changer d'idée - les croyants en un idéal changent de réel, mais jamais d'idée. Ainsi les croyants en Dieu, les militants, ceux qui adhèrent à un parti, les figures encartées, les disciples (marxistes, freudiens, lacaniens, althussériens, heideggériens, foucaldiens, derridiens, etc.), les idéologues qui sont d'abord de droite ou de gauche, croyants ou athées, avant de penser librement. Ce qui, convenez-en, fait du monde...

 

Marianne : Plusieurs fois ici, vous effectuez une sorte de critique de la lecture. Vous dites à un moment de don Quichotte qu'il a « trop lu », puis, à propos de Sancho, qu'il n'est pas « encombré par l'idéal : il n'a lu aucun livre ». Que signifie « trop lire » ? Les livres peuvent-ils être un poison ?

 

Michel Onfray : C'est justement quand on est un grand lecteur qu'on finit par savoir et comprendre un jour qu'il ne faut pas lire trop de livres, mais bien lire peu de livres. Et c'est le temps qui vous montre ce qui, dans une bibliothèque, est glose inutile qui vous éloigne du monde pour vous enfermer dans la bibliothèque et vous empêcher de voir le monde, ou bien livre qui invite à dépasser le livre pour aller voir le monde vraiment. Vous pouvez lire des centaines de livres qui entretiennent votre foi, ce seront autant de livres qui vous empêcheront de penser vraiment et qui vous conforteront dans votre incapacité à voir le monde.

Quand le mur de Berlin est tombé, les bibliothèques remplies de littérature marxiste sont devenues caduques ; or, des deux côtés du Mur, des gens ont parfois passé une vie à ne lire que cette littérature qui entretenait leurs fictions. Je n'ai pas la religion du livre mais le goût de l'intelligence libre et libérée. Et il faut du temps pour comprendre que certains livres entretiennent l'obéissance alors que d'autres invitent à l'insoumission.

Enfin, que certains livres soient des poisons, bien sûr... On a tué au nom de la Bible, du Talmud, du Coran, du Contrat social, du Capital, de Mein Kampf, du Petit Livre rouge, de la Critique de la raison dialectique... Pas au nom des Fleurs du mal, de la Recherche du temps perdu, ou des poèmes de Jaccottet, pour prendre un récent auteur « pléiadisé ».

 

 

26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 10:56

 

 

Une interview avec Michel Onfray publiée par Julien Bisson dans L’Express le 25 avril 2014:

Michel Onfray balance sur Houellebecq et Angot


onfray serei 5

 

  • Vous commencez la publication d'une Contre-Histoire de la littérature ? Est-ce un simple écho à votre travail sur la philosophie, ou cela revient-il aussi à dire que l'histoire de la littérature a jusqu'ici été mal faite?

Bien sûr, il y a une forme de clin d'oeil à mes travaux précédents, mais ma démarche avec la littérature est différente de celle que j'ai entreprise avec la philosophie. Je n'ai pas la prétention de dire que l'histoire de la littérature a été mal faite, mais j'avais envie de parler de chefs-d'oeuvre qu'on ne connaît souvent que de réputation, ou dont on n'avait pas encore tout dit. 

Sade, par exemple, n'est pas lu ou bien il l'est avec les lunettes d'Apollinaire. Don Quichotte, pour moi, est moins une critique de l'idéal chevaleresque que le roman de la dénégation. C'est le problème des chefs-d'oeuvre: ils brillent d'un éclat tel que souvent on ne les voit plus. Mais si on a une fraîcheur de lecture, subjective, personnelle, singulière, on trouve toujours quelque chose à en dire, hors des discours classiques.

 

  • Faut-il faire l'économie de la biographie d'un auteur?

Surtout pas. C'est ce que je fais en philosophie: l'oeuvre complète lue dans l'ordre chronologique en confrontation avec la correspondance et la biographie. Si on veut être pédant, c'est ce qu'on appelle la déconstruction existentielle.

Cela marche également pour la littérature. Pour Sade par exemple, l'aspect biographique est essentiel. Tout le monde dit que ce qu'écrit Sade est une fiction littéraire, que c'est parce qu'il n'a pas eu une sexualité débauchée qu'il avait cette écriture-là, et que c'est l'écrivain seul qui a été emprisonné sous la monarchie, la République et l'Empire. Or, ce n'est pas ce qu'on découvre quand on lit la biographie de Gilbert Lely! Mon hypothèse est qu'il a été un délinquant sexuel, qu'il y eut séquestrations, tortures, actes de barbarie, traitements inhumains et dégradants... Ce sont ses actes qui l'ont conduit en prison, et non une éventuelle liberté de pensée et d'expression.

 

  • Peut-on théoriser sur le roman, donc sur de la fiction, comme on le fait sur des concepts philosophiques?

Je n'ai pas l'impression de théoriser: le titre de mon ouvrage, Le réel n'a pas eu lieu, c'est le principe même de l'oeuvre. Il y a quelque chose d'universel dans ce que nous dit Cervantès -c'est même ce qui fait l'essence d'un chef-d'oeuvre. Alors évidemment, la réception n'est pas toujours la même, il y a d'ailleurs une histoire de la réception de Don Quichotte: il y a une réception de droite, de gauche, d'extrême droite, d'extrême gauche, nationaliste, chrétienne... C'est l'universel qui est susceptible d'intéresser un philosophe dans un roman, ce qu'il dit de l'homme dans tous les pays et à toutes les époques. C'est ce qui fait la richesse de ces ouvrages-là. Et assurément la différence entre un bon et un grand roman.

 

  • Cela signifie-t-il que le roman, par essence fictionnel, peut prétendre à la vérité, à l'instar de la philosophie?

Oui, la philosophie n'a pas le privilège de la vérité, ni même de l'erreur. La fiction est parfois plus porteuse de vérité. Dans le Gulliver de Swift, il y a plus de vérité que dans nombre de réflexions philosophiques, notamment politiques. Pourvu que la littérature soit littérature: aujourd'hui, on assiste à un appauvrissement du roman. Le propre de la littérature pour moi est quand même l'imagination. Or voilà qu'elle est réduite à une sorte d'autofiction qui voit chacun raconter un bout de sa vie -surtout si on y trouve du sexe, du croustillant. J'en veux pour preuve le succès de Marcela Iacub, de Christine Angot et d'un certain nombre de gens qui, par défaut d'imagination, pensent que changer les noms propres suffit à faire de la littérature. Je ne le crois pas. 

On me demande souvent: "Alors, quand écrivez-vous un roman?" Je réponds que j'en suis incapable, que je n'ai pas d'imagination. Je peux raconter quelque chose que j'ai vécu, mais je ne peux pas créer des personnages et inventer des situations. Or, pour moi, le grand romancier -même en prenant en compte la déclaration de Flaubert, "Madame Bovary c'est moi" -ce n'est pas celui qui raconte sa vie, c'est celui qui, à partir d'une anecdote, du particulier, atteint l'universel. Celui qui produit un archétype qui permettra de dire: c'est comme cela que ça a toujours marché et que cela continuera de marcher.

 

  • Le roman doit-il développer des idées ou peut-il se contenter de présenter des personnages et une action?

Le roman à idées est souvent lourd et pénible. Quand le roman touche à la philosophie, il le fait à travers des personnages: je pense à Dostoïevski, que les philosophes ont aimé. Ou A la recherche du temps perdu, qui questionne le temps, la mémoire, le souvenir, l'Histoire. Sans même parler de son analyse de l'effondrement de l'aristocratie et de l'émergence de la bourgeoisie. Idem chez Zola, ou Balzac, qui m'inclinent à penser que le roman est utile pour mieux penser le monde.

 

  • Comment lire aujourd'hui, dans une époque qui conspire contre la littérature?

C'est une belle question. Je crois que je commence à avoir l'âge qui permet de tenir des propos de vieux con: on ne lit plus aujourd'hui. Mes amis de jeunesse me disent qu'ils ont connu des étudiants comme moi, qui mettaient le peu d'argent qu'ils avaient dans les livres d'occasion, qui en vendaient pour en racheter d'autres, avec un vrai enthousiasme. Aujourd'hui, on ne voit plus ça. Et c'est assez désespérant.

J'ai été professeur pendant vingt ans, j'ai vu de vieux enseignants qui prenaient leur retraite et les nouveaux arrivants qui les remplaçaient... et j'ai constaté leur inculture. C'est normal d'être un peu inculte quand on arrive aussi jeune, mais ils n'avaient même pas lu les classiques! Or il faut commencer par là: on peut faire l'économie du dernier Houellebecq ou du dernier Onfray, il vaut mieux avoir lu un Malebranche! Les gens qui lisent aujourd'hui sont très peu nombreux. Alors qu'on passe en moyenne trois heures cinquante minutes par jour devant la télévision... Et quand on regarde la liste des best-sellers, qu'est-ce qui se vend? Le prochain bouquin de Valérie Trierweiler, ou bien les Mémoires de Basile Boli. Et pendant ce temps, Yves Bonnefoy vend 300 exemplaires! Alors qu'on pense à lui pour La Pléiade, pour le prix Nobel de littérature. Et on est 65 millions d'habitants? Qu'est-ce que ça veut dire?

 

  • Le lecteur aujourd'hui est-il un résistant?

Oui, certainement. Nous sommes dans une civilisation d'illettrés, au sens étymologique du terme, une civilisation d'Egyptiens. Il y a quelques scribes, qui savent lire et écrire, qui aiment ça, qui ont un rapport amoureux au texte et au papier, et puis il y a les autres. Je ne suis pas dans une logique décadentiste ou réactionnaire. C'est comme ça. Il y a une civilisation qui s'effondre, celle du livre. La vraie conséquence, c'est le formatage du cerveau: c'est un organe dans lequel se trouve ce qu'on y met. Si on y met du vide, il y a du vide. 

Cela signifie aussi le triomphe de la reproduction sociale. Ma mère était femme de ménage, mon père était ouvrier agricole, et pourtant j'ai pu m'en sortir à l'époque. Aujourd'hui, dans la même configuration, je ne m'en sortirais pas. Je serais moi aussi ouvrier agricole. Quand les enfants ne lisent pas, quand l'école ne leur transmet pas cette culture, et qu'à la place on les met devant la télévision, on renonce à les éduquer. Car un cerveau qui ne se concentre pas ne se concentrera jamais. On ne pourra plus lire Guerre et Paix. Les gens qui auront lu A la recherche du temps perdu de Proust du début à la fin seront de plus en plus rares. 

On va vers une civilisation de gens dont le cerveau est fabriqué par les informations en continu: c'est BFM qui fait la loi. Pas de développement dans le temps, pas de dialectique, pas de capacité à s'inscrire dans l'espace mentalement ou intellectuellement, pas de raisonnement. Juste du slogan. Le slogan est dans l'instant pur, il peut se répéter, donc c'est facile. Et désespérant. Et de fait, le livre n'y a plus sa place.

 

  • Devant ce constat, quel est le rôle de l'écrivain aujourd'hui?

Le problème de l'écrivain, c'est l'éditeur. Aujourd'hui un écrivain, c'est quelqu'un dont l'éditeur aura choisi le livre. C'est-à-dire bien souvent ce que les directeurs commerciaux lui auront soufflé à l'oreille. Toute la littérature plus complexe, avec un vrai style, n'est plus publiée. C'est peut-être la littérature de demain, en tout cas ce n'est pas celle d'aujourd'hui. Le livre est devenu une marchandise comme une autre, et il y a de moins en moins d'éditeurs qui font vraiment leur travail. Y compris les éditeurs qui disent "nous sommes des résistants", qui prétendent être dans une autre logique, alors qu'ils sont simplement subventionnés par le CNL et proposent une littérature aussi fausse que la première. Les vrais éditeurs, capables de prendre des risques sans céder aux sirènes de la mode, on ne sait malheureusement plus où les trouver.

 

  • Votre Contre-Histoire s'arrête au XXe siècle. Y a-t-il aujourd'hui des écrivains qui proposent des concepts pour penser l'universel?

L'avantage, quand j'étais publié chez Grasset, c'est qu'on m'envoyait tous les romans publiés chez eux. Ça me paraissait tellement indigent comme littérature que j'ai cherché à jeter un coup d'oeil à autre chose, des auteurs ou éditeurs dont on m'avait parlé. J'ai lu Houellebecq parce qu'il fallait le lire, mais je ne l'aime pas. Il colle trop à l'époque, avec ses antihéros déglingués, son goût pour tout ce qui est sale, malpropre, crade, son dégoût de la vie et son cynisme insupportable. Avec son non-style aussi, sur le mode "sujet verbe complément", truffé de verbes pauvres.

Quand j'écris, moi aussi j'ai a priori des verbes pauvres: être, dire, faire. Je retravaille ensuite mon texte pour les enlever, pour proposer une langue riche, précise. On a l'impression que Houellebecq, lui, ne travaille qu'à quelque chose de gris, de neutre. Je comprends que cela puisse être le miroir d'une époque, mais vu que je n'aime pas notre époque, il ne m'intéresse pas.

Je préfère quelque chose d'original, un auteur qui sorte un peu de son époque. Je me souviens d'un auteur du nom d'Olivier Bleys, qui a publié Le Prince de la fourchette: c'est un livre rabelaisien, avec du vocabulaire, une vraie recherche stylistique. On n'en a pas parlé du tout, alors que dès que Christine Angot publie un livre il y a quatre pages dans Le Monde des livres et dans Libération.

Quant à la littérature étrangère, là aussi c'est une petite partie de la production, un prélèvement. Il y a peut-être un génie japonais de 25 ans qui écrit des choses magnifiques mais qui ne sera jamais publié, c'est cela qui est désespérant. Par le passé, il y avait des éditeurs qui prenaient des risques. Je ne veux pas fantasmer sur Gaston Gallimard, mais lui prenait vraiment des risques pour que Sartre devienne Sartre, que Malraux devienne Malraux, que Camus devienne Camus. J'attends encore que quelqu'un prenne la suite.

 


 

Réactions 

  • hublots - Michel Onfray nous parle de la littérature - 27.04.2014

"... cette interview dit bien ce qu’elle veut dire : c’est bien vrai que les gens ne lisent plus de littérature contemporaine, y compris parfois ceux qui le déplorent."

  • Libération - Amers Michel - Edouard Launet - 07.05.2014

«De la Recherche de la vérité», ouvrage dans lequel le philosophe et théologien Nicolas Malebranche (1638-1715) appelle les deux amers Michel à ne pas prendre leur cas pour une généralité : «La connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.»"



 

16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 14:51

 

 

Pour les inconditionnels de Michel Onfray, voici l’interview avec le philosophe qui a eu lieu à l’Université populaire d’Île Maurice et a été publiée par Le Mauricien (indépendant d’information et d’opinion) le 16 mars 2014.

 

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On ne devient pas philosophe en 24 heures !

 

Vous répétez aussi souvent que vous le pouvez que votre père était ouvrier et votre mère, femme de ménage. C'est une revendication?

C'en est une. Il y a trajet particulier de naître dans une famille ouvrière et de devenir philosophe. Il faut donner témoignage de cette aventure. Sociologiquement, je n'étais pas destiné à devenir philosophe et l'époque a rendu cette aventure possible, par la méritocratie. Aujourd'hui, ce n'est plus possible ou, disons, beaucoup plus rare. Les philosophes et intellectuels français sont, en général, issus de grandes familles bourgeoises ou de milieux aisés et ils ne connaissent ni la pauvreté ni le peuple.

 

Ça aide d'avoir connu la pauvreté et la misère pour être philosophe?

Pour être un philosophe comme je suis, oui. L'extraction sociologique détermine une façon d'être philosophe. Je ne suis pas agrégé, je ne suis pas normalien, je ne suis pas Parisien. Je le revendique parce que ça permet de savoir qui l'on est et d'où l'on vient.

 

Vous avez fait vos études dans des écoles catholiques pour ensuite rejeter la religion.

J'ai été dans des écoles catholiques mais, aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je n'ai jamais cru en Dieu. Je ne l'ai pas rejeté, non plus. J'ai eu, par contre, un rejet de l'autorité plus que de la religion, de l'emprise de quelqu'un sur moi, et je suis devenu libertaire avec un sens aigu de la justice et de l'injustice.

 

Vous êtes hédoniste.

Oui, je revendique l'idée que nous sommes sur terre pour ne pas augmenter la somme des maux, des douleurs et des souffrances: les siennes et celles d'autrui. C'est moins créer de la positivité car, l'expérience aidant, je sais qu'il y a de moins en moins de gens qui en sont capables. Je défends l'idée qui consiste à dire: ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse.

 

Est-ce que ces idées que vous prêchez sont entendues, mises en pratique?

Non. C'est un peu le désespoir dans lequel je suis car après des années et des années de défense théorique de cette idée-là, je constate que ça ne marche pas. On ne peut pas lutter contre le mal et la vilenie, et on est bien obligé de composer avec, et on devient une sorte de résistant.

 

Après s'être rendu compte qu'on n'est pas écouté, on n'a pas envie d'aller faire autre chose, de chercher un autre combat?

On pourrait devenir cynique, se dire après tout puisqu'il y a des malheurs à la vertu, à quoi bon être vertueux? J'ai pas envie de ça. Je préfère être tout seul dans la résistance que de me rallier à la méchanceté ambiante en me disant qu'après tout, c'est plus facile d'être mauvais que d'être bon.

["Comment expliquer aux contemporains éminents qui, ayant toutes les raisons de se prendre au sérieux, succombent à la tentation pontifiante, qu'une autodistanciation amusée - même feinte - ajouterait à leur gloire?" Philippe Bouvard,  Mille et une pensées, 2005 ;~) - E.]  

(c’est exactement ça ! :) - M)

 

Vous vous complaisez dans votre personnage de résistant unique?

Non, je ne me détermine pas par rapport à autrui, mais par rapport à l'idée que je me fais de la justice et de la justesse, des choses qu'on fait, des choses qu'on dit, des comportements. Je vis sous le regard des gens qui ont compté pour moi: mon père, ma compagne qui est décédée il y a quelque mois. Je vis dans l'idée de ce qu'ils feraient s'ils étaient encore là par rapport à mon action. Ce sont mes repères.

 

Vous êtes traité comme une rock star, on vous présente comme un monstre sacré, on ne donne pas le titre de la conférence, mais on met l'accent sur celui qui la donne. Est-ce que vous n'êtes pas devenu un personnage, un people médiatique?

Je ne le pense pas. Les phrases de présentation que vous citez ne sont pas de moi, mais de journalistes. Je ne suis pas une rock star, je ne suis pas une vedette, je suis resté le fils de mon père.

 

Le philosophe Raphaël Enthoven a dit de vous: "Il enfonce des portes ouvertes avec le sentiment grisant de prendre la Bastille." Comment réagissez-vous à ce genre de phrase?

Avec philosophie. Le propre de Raphaël Enthoven est de n'exister qu'à partir du moment où il insulte autrui. Il a été l'homme qui est fils de son père; l'homme qui aimait travailler avec moi; l'homme qui a épousé la femme de son père; l'homme qui a épousé la fille de Bernard Henri Lévy. On parle beaucoup plus d'Enthoven dans Gala et Voici que dans la revue Métaphysique et morale, donc ses jugements m'importent peu.

 [Je ne lis ni Gala ni Voici, mais dans ses émissions sur France Culture et Arte que je suis avec plaisir, Raphaël Enthoven n’insulte personne et existe quand même. - E.]

 

Pourquoi suscitez-vous tant d'acrimonie, tant de critiques de vos pairs?

C'est le succès. J'existe. J'écris des livres, je les publie, les gens me lisent, je ne suis pas d'une tribu, personne ne m'a soutenu et défendu. Ce sont les lecteurs qui font mon existence, pas les réseaux mondains et parisiens. Il est donc normal que ceux qui font partie de ces réseaux ne m'aiment pas beaucoup.

(La différence entre une critique constructive et une critique malveillante ? La première est celle que vous faites aux autres. La seconde est celle qu'ils vous font. Frank Walsh - M)

 

Peut-on facilement faire de la philosophie en dehors de ses réseaux parisiens?

Pas facilement. Moi, j'ai eu la chance d'avoir, comme je vous le disais tout à l'heure, bénéficié d'une conjoncture qui n'existe plus. Aujourd'hui, on ne permettrait pas à quelqu'un comme moi d'être ce que je suis devenu.

 

Vous êtes l'exception qui confirme la règle dans le monde fermé de la philosophie française?

Sociologiquement, je suis une exception par rapport aux philosophes de ma génération.

 

Changeons de sujet. Est-ce qu'on a le temps de se préoccuper de philosophie en période de crise économique, de chômage?

La philosophie en temps de crise, ce n'est pas inutile. Les philosophes ont toujours été utiles, quelles que soient les époques. On peut faire de la philosophie politique et comprendre pourquoi on en est là. On peut réfléchir sur les causes de la crise, sur le capitalisme et ses modalités contemporaines. Je pense qu'on a, plus que jamais, besoin des philosophes pour répondre à ces questions.

 

Est-ce que l'on n'attend pas plus de réponses à ces questions des politiques que des philosophes?

En France, les politiques ont cessé d'être intelligents.

 

Depuis quand?

Je pense que François Mitterrand a été le dernier à l'avoir été et je souligne que je ne suis pas mittérandiste. Il avait des lettres, de la culture, un métier, avait lu les livres dont il parlait. Aujourd'hui, c'est l'indigence, que ce soit Sarkozy ou Hollande. Ce sont des politicards, des gens qui ne veulent pas faire de la politique pour l'intérêt général et le bien de la nation, mais parce qu'ils veulent le pouvoir. Ils ont fait les grandes écoles, l'ENA ou Sciences Po, mais sont des incultes. J'ai eu l'occasion d'interviewer Sarkozy pour Philosophie magazine  [c’était plutôt la rencontre entre Onfray et Sarkozy organisée par Philosophie Magazine - E.]  et Hollande pour Le Nouvel Observateur, ce qui m'a permis de mesurer leur inculture…

 

…de l'un et de l'autre? Ils sont du même niveau?

À mon avis, Hollande est le pire des deux. Les politiciens d'aujourd'hui ne sont pas des gens qui pensent et qui réfléchissent. Depuis 1989, je n'ai jamais été sollicité par un homme politique sur une question d'actualité.

 

Vous avez souhaité qu'ils vous sollicitent?

Je ne l'ai pas souhaité, mais je fais partie du paysage intellectuel français depuis 25 ans et je n'ai jamais été sollicité par un politique. De toutes les manières, la culture, ça ne sert à rien quand on veut être élu. On veut des voix et on utilise d'autres moyens pour les obtenir que la culture. Et en France, la culture, elle est souvent de gauche.

 

Vous n'êtes pas du tout tendre avec la gauche de la gauche française, plus qu'avec la gauche traditionnelle…

…je tape plus sur la gauche car c'est ma famille. Comment voulez-vous que je sois d'accord avec une gauche de la gauche avec son leader Mélenchon qui déclare que Cuba n'est pas une dictature, que le Tibet était chinois, que Hugo Chàvez était un grand démocrate, que Poutine est extraordinaire et que la Crimée doit être rattachée à la Russie? Ça me désespère que la gauche anti-libérale ait en son sein des individus de cet acabit !

 

Il n'y a personne qui vaille la peine à la gauche de la gauche?

Je pense qu'il y a des gens bien, comme Christine Autin, [il s'agirait de Clémentine Autain ? - M ; C’est exactement ça! - E. ;~)] et qu'on ne les entend pas parce que Mélenchon les écrase. Il y a au Front de Gauche des gens bien qui sont un peu occultés par le leader.

 

Quel regard jetez-vous sur les scandales qui éclatent, semaine après semaine, en France sur la droite comme sur la gauche?

Ces scandales sont dus a l'état de déliquescence de la France depuis un petit moment. Depuis que Mitterrand a dit que l'intérêt de la France c'est l'Europe et que la France doit renoncer à sa souveraineté pour obtenir ce qu'elle n'a pas obtenu, la fin du chômage, l'amitié entre les peuples, la solidarité et la fraternité universelle. On a eu la fin de la souveraineté française sans rien en échange. Les Français ont été désespérés et l'extrême droite est montée, instrumentalisée par Mitterrand. Hollande continue aujourd'hui dans la même voie et le tout empire. Quand on voit Christiane Taubira mentir trois fois de suite comme un arracheur de dents, avant de dire qu'elle ne ment pas mais qu'il lui arrive d'être imprécise! Est-ce que vous imaginez que cette situation aurait été possible une seule seconde sous le général de Gaulle?

 

C'est votre… modèle?

Il avait bien des défauts, mais sous la présidence du Général de Gaulle, son Premier ministre n'aurait pas désavoué son ministre de la Justice, comme vient de le faire M. Ayrault. C'est du n'importe quoi et les Français ne sont pas dupes.

 

Tout cela profitera au Front National et on va en France vers des élections présidentielles avec Marine le Pen au 2e tour?

Hélas oui. Autant il y avait contre le père un sentiment empêchant de voter pour lui parce qu'on savait qu'il était antisémite, etc., la fille c'est autre chose, elle a un discours qui modifie la perception du Front National et il y a de plus en plus de Français qui disent: "Jean Marie Le Pen, jamais! Marine le Pen, oui!" On se retrouve avec une respectabilité organisée par ses soins et elle devient un recours.

 

Marine Le Pen présidente de la République française, c'est désormais une possibilité à moyen terme?

Pas dans la logique actuelle parce que la Constitution de 1958 ne le permet pas. La Constitution prévoit qu'on remporte les élections au 2e tour en rassemblant. Dans l'état actuel des choses, il faudrait que Marine Le Pen fasse une alliance électorale au 2e tour. C'est pas possible. Souvenez-vous quand Le Pen père s'est retrouvé au 2e tour avec Jacques Chirac, les électeurs de gauche ont voté Chirac pour barrer la route à Le Pen.

 

Vous pensez que le même scénario pourrait se reproduire aux prochaines présidentielles françaises?

Si au 2e tour, Marine Le Pen se retrouve avec ou Sarkozy ou Hollande comme adversaire, elle est battue. Et Hollande le sait: sa seule chance de réélection réside dans la présence de Marine Le Pen au 2e tour et je pense qu'il joue cette carte-là.

 

Qu'est-ce qui a provoqué cette extraordinaire déliquescence du parti socialiste français, à votre avis?

Le système présidentiel français, voulu par de Gaulle, est assez monarchique, et Hollande n'a pas l'esprit monarchique. C'est un bricoleur qui est incapable de prendre une décision, de trancher. Il arrange les choses en souriant sous une fausse bonhomie, alors que c'est un requin qui fait son chemin depuis des années, en écartant tout sur son passage. Il continue la stratégie de Mitterrand d'utiliser le Front National pour casser la droite et en profiter pour rester au pouvoir. En plus, il n'a pas de ligne politique et pratique le zigzag: un jour son ennemi c'est la finance, la semaine suivante il va dire aux financiers qu'ils sont ses amis.

 

Comment expliquez-vous le fait que d'une élection à l'autre, les Français acceptent ce climat de déliquescence?

Parce que la France est un pays d'idéologies et les Français ont envie de souscrire à des options idéologiques, clés en mains. Depuis la révolution française, la France compte un peuple d'idéologues qui a besoin de souscrire à un parti et d'obéir à son leader. On le fait au prix du renoncement à son intelligence, à son esprit critique, à sa liberté.

 

C'est un phénomène irréversible?

Ça part de tellement loin et ça dure depuis si longtemps qu'il me paraît difficile d'inverser le mouvement.

 

Donc, tout ce que vous dites pour l'expression de la démocratie et de l'esprit critique n'est pas entendu. C'est un cri dans le désert?

Non, je ne le crois pas. Il y a beaucoup de gens, surtout de gens modestes, que je rencontre, qui sont d'accord avec ce que je dis, qui lisent mes livres et mes articles. J'ai plutôt un souci du peuple que des hommes politiques. Je pense que le peuple est plein de bon sens, en a assez de cette situation, mais la mécanique de la Ve république française ne lui permet pas d'exprimer son bon sens.

 

Vous n'êtes pas tenté de sauter le pas vers la politique active pour la changer dans le bon sens?

Verrouillée comme elle est aujourd'hui, seule la politique des partis peut exister. Vous ne pouvez pas exister si vous êtes autonome, sans étiquette et sans argent. La politique n'est pas possible hors des partis. Et puis, je n'ai pas les compétences voulues pour faire de la politique active.

 

Vous continuez donc à faire de la philosophie. Est-ce qu'on peut dire que votre plus belle création, votre plus belle œuvre, c'est l'université populaire?

Je pense que la plus belle œuvre de quelqu'un, c'est sa vie. Pour moi, en tant que philosophe, c'est d'être à la hauteur de ce que j'enseigne, d'être exemplaire, et ça se juge à la fin d'une vie. C'est quand vous êtes mort que les autres peuvent faire ce jugement. Moi, je cherche à mener une vie philosophique, c'est d'ailleurs le titre du livre que j'ai écrit sur Albert Camus qui est pour moi un modèle. Au départ, dans l'Antiquité, la philosophie est populaire, fait partie du quotidien et concerne tout le monde. Avec le christianisme, tout bascule: la philosophie devient une affaire technique, une affaire de professeurs avec l'université et après, c'est le professeur de philosophie qui devient philosophe et aujourd'hui, ce sont les journalistes de philosophie qui deviennent philosophes.

 

Ce n'est pas une forme de démocratisation de la philosophie?

Il ne faut pas confondre démocratie et démagogie. La démocratie c'est de hisser les gens jusqu'à la philosophie, tandis que la démagogie consiste à abaisser la philosophie jusqu'aux gens. On n'a jamais autant parlé de philosophie en France qu'actuellement, mais cela a un aspect mode, on présente la philosophie comme du développement personnel, une technique d'épanouissement qui attire beaucoup de gens qui pensent qu'on peut devenir philosophe en lisant un article. C'est ce que j'appelle la démagogie.

 

Quelle est votre définition de la philosophie?

C'est une théorie de la vie que l'on met en pratique. Elle est visible par tous, il n'y a pas un moment de la vie quotidienne qui lui échappe. Il y a plein de choses à faire et plein de choses à ne pas faire. Si on court après l'argent, les honneurs et le pouvoir, on s'éloigne de la philosophie. Il existe aujourd'hui une philosophie démagogique qui consiste à dire aux gens, sous prétexte d'égalitarisme, que la philosophie est pour vous quand vous voulez en 24 heures. On ne peut pas jouer du piano si on n'a pas appris à le faire, mais on peut, aujourd'hui, philosopher sans avoir appris à faire de la philosophie. La philosophie, ce n'est pas citer des dates, des auteurs et des textes comme dans les jeux télévisés, mais elle s'apprend. Comme tout ce qui vaut la peine dans la vie, s'apprend. On a perdu le sens du travail, de l'investissement, de l'effort. On veut tout, tout de suite, dans l'exigence de l'instant. On veut être pianiste ou compositeur en 24 heures grâce à des logiciels, sans faire la différence entre un bémol et un dièse!

 

À quoi bon, dans le monde que vous décrivez, continuer à faire de la philosophie?

Moi, j'ai fait un choix alors que j'avais 17 ans – sans trop savoir où ça me conduirait – de faire de la philosophie. C'était une vocation.

 

Revenons à l'université populaire…

…quand je l'ai créée en 2002, Jean Marie Le Pen était arrivé au 2e tour de la présidentielle. Cela voulait dire que la moitié de la France avait considéré que ce monsieur pouvait devenir Président. Face à cette situation, je me suis dit qu'il y avait comme un effet démagogique de la télévision qui fait que les gens ne pensent pas, ne réfléchissent pas, et il n'y a pas de lieu où l'on puisse débattre vraiment. Je me suis dit: créons une université populaire à Caen, au sein de laquelle on distribuera des savoirs, on débattra, et où chacun pourra se faire un avis et se construire son jugement. Elle a pas mal marché, cette université…

[Les questions posées par les auditeurs du CDN de Normandie à Michel Onfray permettent au philosophe de développer très longuement ses idées, opinions, thèses, mais ne permettent en aucun cas la confrontation d’idées contradictoires, bien argumentées, ni un vrai débat, un échange équilibré, un dialogue. La seconde partie du séminaire à l’Up de Caen : « débat » ne se différencie pratiquement en rien de la première : cours. - E.]

 

…mais si Marine Le Pen est au 2e tour de la prochaine présidentielle, cela voudrait dire que l'université n'a pas assez travaillé…

…ce qui est une autre raison du désespoir dont je vous parlais. Ça fait 12 ans que je fais ce travail et même dans le public, qui assiste à nos cours à l'université populaire, il y a des comportements inacceptables. Ce sont des gens qui viennent consommer de la philosophie, ont avec elle une rapport théorique mais pas pratique, disent qu'ils faut pratiquer la fraternité mais sont capables de piétiner leur voisin pour prendre sa place.

 

C'est un constat d'échec?

C'est le constat qu'on ne peut pas changer le monde en faisant l'université populaire. On ne change pas la nature humaine, mais au moins on aura compris à en prendre la mesure et à éviter la barbarie, la sauvagerie. Moi j'ai fait mon travail, à d'autres de faire le leur. Il faut aussi dire que si les choses n'ont pas beaucoup changé, on n'était pas assez nombreux à faire le travail. Il faut penser à arrêter.

 

Vous l'envisagez réellement?

Il y a un moment de fatigue. Je donnais un cours bénévolement toutes les semaines et y consacrais un temps fou. [Certes. Néanmoins, chaque cours gratuit et bénévole a été enregistré et vendu en coffrets à 90 €. « Tout travail mérite salaire »contrairement au bénévolat (bénévole : fait gratuitement, sans rémunération en retour, sans en tirer de profit).  - E.] On ne trouve pas de subventions et il est de plus en plus difficile de continuer. Je me dis que j'ai fait mon temps et à chacun sa part.

 

Vous oubliez qu'Albert Camus, votre mentor, avait écrit un magnifique texte sur le rocher de Sisyphe qu'il faut perpétuellement faire rouler vers le sommet?

Oui, mais il arrive aussi un moment où l'on a envie d'arrêter de pousser le rocher pour s'asseoir dessus et contempler le paysage.

 

Vous en êtes rendu au point d'abandonner le combat que vous aviez initié?

Ce n'est abandonner le combat, c'est considérer qu'il y a d'autres combats à mener. Il y a un temps pour tout et c'est fatigant de faire le St Bernard en permanence. J'ai perdu ma compagne après un longue maladie et je me dis qu'il est peut-être temps de penser à moi…

 

…c'est-à-dire?

…que si j'abandonnais l'université populaire, je pourrais répondre à toutes les invitations qui me viennent du monde entier. J'envisage de diminuer mes activités au sein de l'université populaire. Ce n'est pas renoncer à la philosophie mais à ma dimension franco-française, voire régionaliste, et donner priorité à ma dimension internationale. La France est devenue violente et brutale, le climat est délétère, les gens ne lisent pas, la critique philo est désespérante et le climat intellectuel français est étouffant. On peut dire que je prends de la distance et de la hauteur et envisage d'aller plus souvent ailleurs dans le monde. Je vais faire un mi-temps à l'université populaire et prendre un peu de temps pour moi.

 

J'aimerais terminer cette interview par une question d'actualité mauricienne. Que pensez-vous du fait que Mme Ségolène Royal ait été la présidente d'honneur du récent festival du livre mauricien?

Présidente d'honneur d'un festival du livre quand on n'écrit pas ses propres livres, c'est une plaisanterie! Pire qu'une plaisanterie, c'est de l'indécence! Si on veut honorer le livre dans un salon, on cherche comme président quelqu'un qui écrit lui-même les livres qu'il publie!

 

 

 

 

Published by marc (ewa s’en est mêlée sans mon autorisation :) - dans Onfray sur le feu de la presse
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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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