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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 19:50

 

"C'est très beau ! C'est très grand ! C'est rempli d'Histoire (s). Et c'est juste à côté de chez-moi !"

Eh voilà ! Professeur de philosophie Serge Provost a eu la gentillesse de partager avec nous ce beau conte écologique «Le fleuve aux grandes eaux» réalisé par Frédéric Back en 1993. Bon visionnage !

 

 

 



 

« L'eau pure essentielle à toute forme de vie est en voie de disparition! Comparable à celle des forêts, cette perte est une tragédie à l'échelle de la planète… Suite au succès mondial de "L'Homme qui plantait des arbres" qui a remporté un Oscar et engendré la plantation de millions d'arbres, Frédéric Back décide de consacrer un film au fleuve Saint-Laurent. "Magtogoek" (le chemin qui marche), tel que le nomment les Amérindiens Micmacs, prend sa source dans les Grands lacs et se jette dans l'Atlantique après sa longue traversée du Québec. Ses eaux où abondaient autrefois d'innombrables espèces animales et végétales se sont appauvries sous les coups d'une exploitation abusive et de la pollution industrielle. Hélas, tous les fleuves du monde subissent les mêmes préjudices !

Grâce aux nombreuses et étonnantes révélations sur les richesses passées du fleuve Saint-Laurent, l'artiste engagé souhaite que ce film éveille les consciences. C'est l'espoir de voir se mettre en place des actions salvatrices envers toutes les ressources vitales dégradées qui aura été la principale motivation du cinéaste Frédéric Back pour entreprendre la réalisation de son dernier grand film d'animation.

"Le fleuve aux grandes eaux" est un chant d'amour, un hommage à un géant dont on aurait oublié la beauté à force de le côtoyer. On apprend beaucoup dans ce film : sur l'histoire du fleuve, sur les richesses inouïes qu'il recèle, sur ceux qui ont peuplé et peuplent toujours ses rives. À travers l'histoire du fleuve Saint-Laurent, c'est le destin de tous les fleuves du monde qui est raconté. C'est celle de la vie elle-même, fragile, qui naît, qui s'accroche et qui éclate. Celle de la vie qui foisonne et puis meurt sous les coups répétés de l'homme avide et inconscient.

Tous les fleuves du monde ont connu un sort comparable. Ils furent d'abord eaux nourricières puis voies d'accès aux pays inconnus; ils ont donné naissance aux grandes civilisations qui par la suite les auront fait mourir. Ce film veut donner un aperçu de l'histoire relativement courte du Saint-Laurent tel qu'il était à l'origine et tel qu'il est devenu après sa découverte par les Européens au XVIe siècle. Il met en évidence sa splendeur tout comme la dimension de l'exploitation insensée dont il a été la victime.

« Une prise de conscience se fait jour cependant. Des efforts de protection et de restauration s'amorcent. Ce fleuve comme tous les grands fleuves est à redécouvrir, à aimer, à sauver. Il nous faut prendre part à ce sauvetage car l'eau est la source de la vie, de la beauté, de l'espoir. » F.B.

Pour enrichir sa documentation, Frédéric Back se rend à Québec, Rimouski, Forillon, Havre-Saint-Pierre et voyage ensuite à bord du navire ravitailleur Express-Nordic pour reconnaître la Basse côte nord jusqu'à Blanc-Sablon.

Le scénario et le texte de narration sont le résultat d'une collaboration avec des spécialistes en biologie et en histoire parce que Frédéric Back veut offrir au grand public comme aux professeurs et à leurs élèves un outil digne de confiance. En 24 minutes seulement, ce film relève le défi de proposer une vision globale du fleuve Saint-Laurent avec l'espoir de voir les forces vives de la société se mobiliser, faire pression pour une mise en place de moyens de préservation. »

Source : www.fredericback.com  

  


4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 07:25

 

 

Après l’obéissance, la patience et le politiquement correct - une saveur au parfum du bonheur, stoïcien ! s’il vous plaît, nous arrive directement du Québec. Le goût très ancien, bien connu, classique, c’est vrai. Mais dans les écrits de Serge Provost, tout est toujours relié par de nombreux fils d’exemples clairs, simples, d’histoires bien vivantes, de références récentes - avec la vie ici et maintenant. Il nous fait voyager dans un passé lointain pour que nous puissions mieux nous retrouver dans le présent. bonheur vagues 

Le bonheur, si je veux? Je ne suis pas sûre qu’il dépende vraiment de ma volonté, ni qu’il soit atteignable. Je suis un peu fâchée depuis toujours avec le stoïcisme, avec cet ordre du monde statique, défini une fois pour toutes, qu’il faudrait accepter sous peine d‘être malheureux, tourmenté. Quand je pense que si tous les esclaves avaient ressemblé à Épictète, l’abolition d’esclavage n’aurait finalement jamais eu lieu. Mais il y a certainement des éléments à sauver dans ce courant philosophique, j’en suis de plus en plus convaincue.  

D’ailleurs, je soupçonne professeur Provost d’en être un adepte caché. Certains événements de la première moitié de cette année semblent m’avoir donné raison, et je dois avouer que cette attitude stoïque est impressionnante, intimidante, apaisante et un peu … contagieuse. Donc, en route vers « l’autonomie » grâce à la morale stoïcienne! L’Admiration, annoncée et promise, attendra.                


 

 

Le stoïcisme : le bonheur si je veux

 

« Quel genre d’homme veux-tu être ? » 

« L’homme invincible est celui que rien de ce qui ne dépend pas de sa volonté ne met hors de lui ». 

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur ces choses ». 

« Ne te demande pas que les choses arrivent comme tu les désires, mais qu'elles arrivent comme elles   arrivent, et tu couleras des jours heureux ». 

Épictète       

« Le destin guide ceux qui l’acceptent, il traîne ceux qui lui résistent ». 

Sénèque       

« Si tu embrasses ton petit enfant ou ta femme, dis-toi que tu embrasses un être humain : ainsi, s'il meurt, tu ne seras pas troublé ». 

Marc Aurèle    

      

stoicisme rafael 2

 

Le stoïcisme (mot qui vient du mot grec stoa voulant dire portique) est une des grandes morales classiques d'Occident.

Il s'agit d'une philosophie qui a pour but le bonheur humain, lequel ne s'obtiendrait que par une acceptation inconditionnelle de la réalité, c'est-à-dire l'acceptation de la réalité telle qu'elle est et non telle qu'on voudrait qu'elle soit. À ceux qui parviendront à établir une parfaite adéquation entre la réalité extérieure et leurs désirs, l'ataraxie, sera l'ultime récompense. 

Dans le langage courant, on appelle stoïque la personne qui parvient à conserver son calme et sa sérénité dans les moments difficiles de la vie. L'impassibilité et la maîtrise de soi caractérisent, il est vrai, la personnalité des adeptes du stoïcisme.

Dans ce texte, nous verrons comment et pourquoi les stoïciens d'hier et d'aujourd'hui parviennent à adopter un tel détachement salutaire.

 

 

Le stoïcisme, une histoire en trois temps

 

Contrairement à l'épicurisme, le stoïcisme n'est pas l'œuvre d'un seul individu. L'élaboration des fondements de cette doctrine s'étend sur plus de six siècles (du IIIe siècle av. J.C. jusqu'au IIIe apr. J.-C.). Différents auteurs, d'inégale importance, contribuèrent à en façonner les contours. C'est pourquoi les historiens divisent ce courant de pensée en trois étapes:

- le stoïcisme ancien, représenté par Zénon, Cléanthe et Chrysippe (IIe et IIIe siècle av. J.-C.),

- le stoïcisme moyen, véhiculé par Cicéron (I er siècle apr. J.-C.)

- et celui que nous étudierons particulièrement, le stoïcisme nouveau, défendu par Épictète, Sénèque et MarcAurèle (Ier et IIe siècle après J.C), qui fut une contribution philosophique majeure. 

 Avant d'aborder les grands principes de l'éthique stoïcienne, faisons connaissance avec ses figures de proue.

 

stoicisme-Zenon-2.jpgZénon : le fondateur

Le stoïcisme fut fondé par Zénon de Citium (322-264) qui avoua avoir été impressionné par la sérénité avec laquelle Socrate affronta la mort au terme d'un procès rocambolesque et inique (1). Le commun des mortels aurait été révolté. Pas Socrate. Juste avant de trépasser, après qu'il eut ingurgité le poison létal, il devisait calmement avec ses disciples. Zénon fut également interpellé par le mode de vie frugal du père de la philosophie occidentale. Toute sa vie durant, Socrate témoigna d'une indifférence altière envers les biens matériels censés être la condition sine qua non du bonheur. La fréquentation des philosophes cyniques, notamment le célèbre Diogène de Sinope (412-323) qui vivait nu dans un tonneau et se nourrissait de viande crue, acheva de convaincre Zénon : l'atteinte du bonheur et de la sagesse passe par le détachement des biens matériels et des honneurs.

Soyons clairs : Zénon ne valorise pas la pauvreté pour la pauvreté. Comme la plupart des gens, il lui préfère l'aisance si la vie la lui apporte. De même, la santé lui apparaît préférable à la maladie et le respect des autres vaut toujours mieux que leur haine. Or, rappelle-t-il, les conditions de vie idéales (jeunesse, santé, richesse) s'exposent toujours à l'aléatoire. Puisque nous sommes menacés à tout moment de les perdre, nous devons d'ores et déjà agir comme si nous les avions perdues. Non pour gâcher le plaisir qu'elles nous procurent, mais pour prendre conscience de la permanence de l'éphémère inhérente à toute vie humaine.

Il ne faut donc jamais organiser sa vie et sa pensée comme si on allait toujours en disposer. Il vaut mieux s'armer de vertus solides qui nous permettront de naviguer dans les jours de tempête. Les orgueilleux, les téméraires, les insensés, tous ceux qui nient la nécessité des vertus parce qu'ils s'estiment à l'abri des mauvais coups du sort forment toujours, rappellent les stoïciens, le premier contingent des naufragés existentiels. La contribution de Zénon demeure certes importante, mais le véritable rayonnement du stoïcisme revient à un triumvirat qui vécut quelques siècles plus tard sous l'Empire romain : Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle.

 

Les trois grands stoïciens de l'Antiquité : Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle

 

stoicisme-epictete-monnaie.gifÉpictète (50-130)

Le plus connu des stoïciens était l'esclave d'un maître particulièrement brutal et odieux, Épaphrodite - ne surtout pas confondre avec Aphrodite, la déesse de l'amour. Son nom rappelle, hélas, sa misérable condition d'opprimé. En grec, épictétos signifie « acquis récemment ». De ses années de captivité, retenons un événement tragique qui fit date et révèle aussi bien l'homme que sa pensée. Le propriétaire de la personne physique d'Épictète, un maître vil et sadique, décida un jour d'appliquer un appareil de torture à la jambe du philosophe. Ce dernier lui fit remarquer que l'attirail mutilant allait à coup sûr fracturer l'os. Le maîtrebourreau n'entendit rien et augmenta la pression sur le membre arc-bouté. Comme il fallait s'y attendre, le craquement fatal se fit entendre. Avec un sang-froid renversant, Épictète se contenta de répliquer laconiquement à son tortionnaire : « Ne te l’avais-je pas dit que tu allais la casser ? » Comment expliquer un tel contrôle de soi ? « L’homme invincible est celui que rien de ce qui ne dépend pas de sa volonté ne met hors de lui », écrit Épictète.

Après bien des misères, Épictète fut un jour affranchi. Exilé par Domitien, il se rendit à Nicopolis où il acquit une célébrité si grande que deux empereurs, Hadrien et Marc-Aurèle, vinrent lui demander conseil. N'ayant rien écrit, comme Socrate, son disciple et historien, Flavius Arrien, regroupa ses enseignements tachygraphiés qu'il regroupa dans deux ouvrages : Entretiens et Le Manuel d'Épictète. C'est à Épictète que nous devons la confusion populaire de la philosophie avec un certain art de vivre - devenir meilleur et plus sage. Confusion, soit dit en passant, à laquelle succombent tous les étudiants à leur arrivée au collégial. Qui le lui, qui le leur reprocherait ?

 

stoicisme seneque noir lilaSénèque (4-65)

Le deuxième grand stoïcien de l'histoire, Sénèque, fut sénateur et précepteur du jeune Néron. Devenu Empereur, Néron lui ordonna de se tuer en s'ouvrant les veines, car il devenait, à ses yeux, le critique gênant de ses nombreux crimes. Sénèque, en toute sérénité, consentit à cette folle demande. « Le destin guide ceux qui l’acceptent, il traîne ceux qui lui résistent » (2)., avait-il déjà écrit. Il mettait en pratique ce qu'il avait enseigné toute sa vie. Aux portes de la mort, il n'autorisait pas que des affections extérieures l'abattent. Même dans l'humiliation, la forteresse intérieure patiemment construite restait imprenable. Loin d'être inhumaine, son impassibilité est la marque d'une liberté intérieure qui ne se réduit pas à refléter les vicissitudes de l'existence. Sénèque est l'auteur de troi ouvrages : La vie heureuseDe la brièveté de la vie, Lettres à Lucilius.

 

stoicisme marc aurèle lumièreMarc Aurèle (121-180)

Le troisième grand stoïcien ne vient pas de la plèbe. Empereur romain, son règne se déroula au milieu des menaces des Barbares. Il écrivit un journal intime : Pensées pour moi-même. Dans cet ouvrage posthume, il témoigne d'un sentiment de solidarité universelle envers toutes choses, une soumission confiante à la Providence (le destin).

L'origine sociale des trois maîtres incontestés du stoïcisme démontre que cette philosophie transcende les cloisonnements socio-économiques traditionnels.

Quittons maintenant les biographies sommaires pour aborder l'éthique stoïcienne proprement dite.

 

 

Panorama de la morale stoïcienne

 

« Les hommes sont malheureux »

Le constat premier de la morale stoïcienne est le suivant : malgré une quête incessante de bonheur, les êtres humains sont fondamentalement malheureux. Ils sont sans cesse frustrés, angoissés, tiraillés, révoltés, inquiets, nostalgiques, déçus, rouspéteurs, revanchards. Ils vivent dans le malheur parce qu'ils cherchent aveuglément à acquérir des biens, des situations, des états qu'ils ne peuvent obtenir. Ils marinent dans la poisse, car ils essayent de fuir des souffrances qui restent, malgré leurs dénégations, incontournables. Incapables de vivre dans un état de paix durable, ils oscillent, tels des pantins manipulés, entre la joie et la tristesse. Sans gouverne personnelle, leur équilibre fragile flotte au gré des aléas du sort. Heureux lorsque le destin les favorise, démolis quand il les éprouve. Cet état de mal-être multiforme indique, de toute évidence, qu'ils ne disposent pas des moyens pour obtenir le bonheur et le conserver. Leur vulnérabilité chronique est la preuve d'une double absurdité : celle de leurs pensées et celle de leur mode de vie bancal. Les grands débarras philosophiques s'imposent.

 

La philosophie peut les aider à sortir du malheur

Comme l'épicurisme, le stoïcisme assigne à la philosophie une tâche thérapeutique. Il ne suffit pas de vivre, mais de bien vivre. Et la philosophie doit servir cette noble fin. Écoutons Marc-Aurèle : « La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L'âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total les choses du corps s'écoulent comme un fleuve; les choses de l'âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger; la renommée qu'on laisse, un oubli. Qu'est-ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose, la philosophie ». (3)

En cela, le stoïcisme est un eudémonisme. Il doit guérir les nombreuses maladies de l'âme et permettre l'atteinte de la sagesse qui seule calmera les maux dont l'être humain s'afflige. La tâche thérapeutique que le stoïcisme attribue à la philosophie, précisons-le, diffère de celle de l'épicurisme. Dans La vie heureuse, Sénèque explique son opposition à l'idéal ataraxique d'Épicure. Pour ce dernier, la vertu consiste à s'affranchir des passions et des désirs personnels illusoires (les désirs naturels et non nécessaires tout comme les désirs non naturels et non nécessaires). C'est une vision plutôt pessimiste et déprimante. Pour Sénèque, la vertu est certes la condition du bonheur, mais elle ne réside pas dans l'extinction des désirs. Elle réside plutôt dans l'acceptation de la nécessité (synonyme de destin). C'est un point de vue optimiste et tonique.

 

 

Les quatre idées fondamentales de la morale stoïcienne

 

1) Soumets-toi à la nature et à la raison

La nature a ses lois. Rationnelles, elles sont. Pensons aux mouvements ordonnés des planètes et des marées. Les stoïciens nous invitent à connaître ces lois rationnelles, à les respecter et à nous en inspirer au plan éthique. Nous devrions, disent-ils, fonder notre agir moral sur ses lois. Ce que ne font pas les animaux et le troupeau des « insensés » qui ne s'en distinguent guère, précise Épictète. (4) L'être humain n'est pas en face, ni au-dessus de la nature. Il lui appartient. Si nous commettons des excès de nourriture et de boissons, notre corps, en tombant malade, nous signale nos dérogations inacceptables à l'ordre naturel. Ce qui s'applique à l'individu vaut aussi pour l'espèce et l'environnement. En ne respectant pas la nature en l'homme et la nature où vit l'homme, en créant des mégalopolis, on le détourne de sa voie au point de créer des situations propices à la violence.

 

 
La raison, et non l'obéissance aveugle aux instincts et aux passions, permet à l'être humain de choisir ce qui est bon pour lui. La raison humanise. La passion déshumanise. Les êtres en proie aux passions (du latin passio qui veut dire subir) sont les victimes de leurs instincts aveugles. C'est ce qui explique leurs nombreuses et dangereuses erreurs de jugement. Dangereuses pour eux d'abord, car ils les vulnérabilisent, dangereuses également pour tous ceux qu'ils côtoient parce qu'ils les victimisent tôt ou tard. Les passionnés ont perdu le contrôle sur leur existence. Tels des délirants, ils sont complètement menés par leur idée fixe. Leur sort est loin d'être enviable. (5) Comme en réponse à ce chaos indescriptible, ils placent leur idéal moral dans l'apatheia (traduit en français par le mot apathie [généralement péjoratif], alors que le sens véritable de ce terme serait - sens plutôt positif : impassibilité ).

 

2) Supporte et abstiens-toi 

« Supporte et abstiens-toi » est la devise de tous les stoïciens d'hier et d'aujourd'hui. Dans cette formule d'Épictète se trouve résumée l'attitude d'acceptation qui devrait être celle de l'être humain devant ce qui ne dépend pas de sa volonté. Épictète écrit : « Ne te demande pas que les choses arrivent comme tu les désires, mais qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu couleras des jours heureux ». « Supporte et abstiens-toi de changer ce qui ne peut l'être ». En plusieurs domaines, il nous faut, humblement, reconnaître notre impuissance. Des données comme la vie, la mort, la santé, la maladie, le plaisir, la souffrance, la beauté, la laideur, la taille, l'origine sociale (riche ou pauvre) ne dépendent pas de nous. C’est plutôt nous qui dépendons d’elles. Il ne sert strictement à rien de récriminer contre elles. Nous devons plutôt les accepter puisqu’elles sont voulues par le destin.

 

stoicisme portique

 

La morale stoïcienne se fonde sur l'acceptation du fatum (la fatalité du destin), lequel est voulu par les Dieux - dieux plus philosophiques que religieux, précisons-le. Celle-ci (la fatalité) découle en grande partie de sa cosmologie. Elle postule l'existence d'une force dominant l'univers à laquelle il vaut mieux obéir. « Ce qui doit arriver, quoi qu’on fasse, arrivera ». Personne n'y échappe. Les gagne-petit ainsi que les puissants infatués de leurs pouvoirs subissent son déterminisme absolu. L'un et l'autre microcosme, ils reflètent le macrocosme fini, ordonné et parfait obéissant à des lois inflexibles. Les principaux événements de nos vies figurent dans le grand livre de la destinée inéluctable. Les Dieux qui le tracèrent avec intelligence et parcimonie sont bons et rationnels. Il faut faire confiance à la Providence. « Souviens-toi que tu es acteur d'une pièce, longue ou courte, où l'auteur (Dieu) a voulu te faire entrer. S'il veut que tu joues le rôle d'un mendiant, il faut que tu le joues le mieux qu'il te sera possible. De même, s'il veut que tu joues celui d'un boiteux, celui d'un pauvre, celui d'un plébéien », affirme Épicète. (6)

Ceux qui acceptent le destin connaissent une vie plus agréable. Ils n'essaient même pas de s'y dérober. Ils s'y conforment au lieu de s'en plaindre et tentent d'en tirer le meilleur parti possible. Par contre, ceux qui lui résistent vivent angoisses et tourments de toutes sortes. Pourtant, leur refus ne change rien à l'ordre des choses. Pis : il les aggrave. Quand un drame survient, ils le transforment en tragédie par une attitude de refus irrationnel. Il faut au contraire rester impassible afin de conserver son humanité. N'est-ce pas dans la perte de contrôle de soi que la déshumanisation survient ? La colère, la passion et le ressentiment prennent alors possession de nous. De plus, chacun devient pour lui-même son pire ennemi lorsqu'il nourrit des désirs irréalistes ou poursuit des objectifs irréalisables. Prenons deux exemples pour illustrer cette affirmation.

On ne réinvente pas la roue ni le bouton à quatre trous lorsqu'on affirme que l'hiver québécois s'étire durant plusieurs mois. Pur délice pour les uns, affreux supplice pour les autres. J'aurais beau me plaindre de l'inhumanité de ce froid de canard, faire l'éloge dithyrambique des avantages climatiques des pays tropicaux, cela ne changera pas d'un iota la réalité hivernale de ce coin de pays nordique. La personne qui n'accepte pas l'hiver, dira le stoïcien, souffre deux fois. Elle souffre d'abord de la température froide qui l'horripile; elle souffre ensuite des idées négatives qu'elle a créées et qui l'assaillent durant toute la durée de cette saison. Pour le stoïcisme, il ne sert strictement à rien de dépenser de vaines énergies quand l'ordre des choses est immuable. Nous devons rester indifférents face à tout ce dont nous ne sommes pas les auteurs.

C'est une erreur de s'en prendre à ce que nous ne pouvons changer et c'est folie de s'acharner à transformer ce qui ne peut l'être. Pensons aux drames quotidiens vécus par les femmes fortes ou rondes qui s'adonnent à des régimes alimentaires draconiens et dangereux afin de s'approcher de l'idéal-minceur-top-model en vogue. Non seulement mettent-elles à mal leur estime de soi, elles hypothèquent de surcroît leur santé puisque la loterie génétique ne les prédisposait pas à ce gabarit. Le stoïcisme leur rappellerait que le bonheur humain réside dans l'ataraxie. Il faut réussir à être heureux indépendamment des conditions incontrôlables. « Ne te demande pas que les choses arrivent comme tu les désires, mais qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu couleras des jours heureux », écrit Épictète. (7) Il ne faut désirer que si l'on est certain que le désir se réalisera.

 

L'acceptation n'est pas la résignation

Lorsque l'être humain reconnaît l'extériorité objective des problèmes sur lesquels il n'a aucun pouvoir, il se place dans un état d'acceptation du destin. Acceptation sans résignation. Ne confondons pas l'acceptation avec la résignation. La première est positive, l'autre : négative. Les définitions de ces deux termes l'illustrent. Le mot acceptation signifie « consentir », « ne pas refuser ». Le mot résignation, par contre, renvoie à « une forme de soumission dépitée sans protestation ni réaction ». Pour le stoïcisme, il faut choisir l'attitude qui nous réconcilie avec le monde et non celle qui nous oppose à lui. Dans l'exercice quotidien de leurs métiers, les médecins et les infirmières sont à même d'observer ces deux manières radicalement différentes de négocier avec l'adversité. Il y aurait, selon eux, deux grandes catégories de patients. Ceux qui acceptent un diagnostic sévère avec tout ce qui s'ensuit (traitement, médication lourde, etc.) et les autres, effondrés, qui se résignent, faute de mieux, après être passés par une période d'apitoiement et de révolte. Ils ne condamnent pas moralement ce deuxième groupe de patients. Ils essaient plutôt de nous faire comprendre que cette dramatisation compréhensible nuit à la personne concernée, afflige les familles et, dans certains cas, compromet le succès des soins.

 

3) Change ce qui dépend de toi

S'il est, comme nous venons de le voir, des événements, des situations et des états physiques qui ne dépendent pas de nous (un accident, le décès d'un proche, une grave maladie), en revanche, il en est d'autres où notre liberté d'action reste pleine et entière. Nous disposons vis-à-vis d'eux d'un réel pouvoir. Nos idées, nos valeurs, nos préjugés, nos interprétations, nos émotions, nos désirs, nos attitudes, nos opinions, nos habitudes, nos réactions dépendent entièrement de nous. « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur ces choses », dit Épictète.

 

stoicisme tailleurs de pierres-copie-1

 

La fable des casseurs de pierre, attribuée au philosophe Charles Péguy, d’inspiration stoïcienne, l’illustre à merveille. La voici. [...] « En se rendant à Chartres, Charles Péguy aperçoit sur le bord de la route un homme qui casse des cailloux à grands coups de maillet. Les gestes de l’homme sont empreints de rage, sa mine est sombre. Intrigué, Péguy s’arrête et demande : 

 - « Que faites-vous, Monsieur ? »

- « Vous voyez bien », lui répond l’homme, « je casse des pierres ». Malheureux, le pauvre homme ajoute d’un ton amer : « J’ai mal au dos, j’ai soif, j’ai faim. Mais je n’ai trouvé que ce travail pénible et stupide ».

Un peu plus loin sur le chemin, notre voyageur aperçoit un autre homme qui casse lui aussi des cailloux. Mais son attitude semble un peu différente. Son visage est plus serein, et ses gestes plus harmonieux.

- « Que faites-vous, Monsieur ? », questionne une nouvelle fois Péguy.

- « Je suis casseur de pierre. C’est un travail dur, vous savez, mais il me permet de nourrir ma femme et mes enfants. »

Reprenant son souffle, il esquisse un léger sourire et ajoute : « Et puis allons bon, je suis au grand air, il y a sans doute des situations pires que la mienne ».

Plus loin, notre homme rencontre un troisième casseur de pierre. Son attitude est totalement différente. Il affiche un franc sourire et il abat sa masse, avec

enthousiasme, sur le tas de pierres. Pareille ardeur est belle à voir !

- « Que faites-vous ? » demande Péguy

- « Moi, répond l’homme, je bâtis une cathédrale ! » [...] (8)

Les jugements, qui incluent tout ce que nous énumérions à l'instant, peuvent être modifiés à volonté. Il nous appartient de les orienter vers ce qui fera notre bonheur. Il suffit parfois de changer sa façon de voir les choses pour être libéré de ce qui nous hantait la veille. À l’expérience, on s’aperçoit a posteriori que la réalité de la douleur est généralement moins douloureuse que la peur de la douleur elle-même. Les peurs diverses et variées que nous nourrissons envers la nouveauté, l’inconnu, les situations inédites, de nouvelles tâches à accomplir sont généralement des angoisses de notre fait. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles », écrivait Sénèque.

Arrivé au terme de son règne, en l'an 180 de notre ère, l'empereur Marc Aurèle, épuisé, découragé, assailli de soucis familiaux, voyant l'empire menacé de tous côtés par les ennemis, et pressentant l'évidente incapacité de son fils à lui succéder dignement, rédige ces quelques mots dans son livret de pensées : «Aujourd’hui je me suis libéré de mes dernières chaînes, qui n’étaient pas extérieures, mais intérieures : c’étaient mes opinions. » C'est en marquant la distance par rapport à ses propres croyances qu'il parvient à la sérénité. Pour atteindre cette paix intérieure, qui dit qu'il faille nécessairement changer de pays, d'amis, d'occupations ? Il suffit de changer d'état d'esprit, lequel, presque miraculeusement, nous fait changer d'état existentiel, nous fait voir le monde avec un regard neuf et réconcilié. Mais la liberté intérieure n'est jamais donnée. Elle ne s'obtient pas comme un diplôme, un salaire à la fin de la semaine. Elle est l'œuvre personnelle du travail de soi sur soi, pour soi.

 

4) Carpe diem, quam minimum credula postero (Profite de ce jour et compte le moins possible sur demain)

Le film Le cercle des poètes disparus  (Peter Weir, 1989) raconte l'histoire d'un professeur de poésie excentrique venu bouleverser pour toujours la vie peinarde d'un groupe d'étudiants d'un collège huppé et très conservateur. Dans ce film, une scène célèbre nous montre l'acteur Robin Williams syllabant de façon martelée la formule stoïcienne célèbre : Carpe diem, quam minimum credula postero. (Profite de ce jour et compte le moins possible sur demain).

Le poète Horace (65-8 ) exprima cette idée dans une de ses célèbres Odes : « Pendant que nous parlons, voilà que le temps jaloux a fui : cueille le jour, sans te fier le moins du monde du lendemain ». Cette formule fut par la suite fréquemment reprise par les stoïciens. Elle illustre un principe moral qui leur est cher : la souveraineté de l'instant. Cette expression signifie que le bonheur se passe toujours hic et nunc, c'est-à-dire « ici et maintenant ». Jouir de l’instant présent, à l’instar des enfants qui jouent, entièrement absorbés dans le moment qui passe.

Le stoïcisme rappelle que le passé n'existe plus et le futur n'existe pas encore. Le verbe être, dans l'expression « être heureux », devrait toujours se conjuguer à l'indicatif présent. Pourquoi ? Parce que les gens nostalgiques souffrent du « bon vieux temps » ou passent leur temps à se dire qu'ils auraient dû agir autrement. Or, pour vivre pleinement le présent, il importe de « lâcher prise », comme le dit une formule contemporaine. Cette expression signifie qu'on cesse de s’accrocher à ces moments de bonheur uniques et précieux, mais qui comportent un désagrément aussi objectif qu’évident : ils ne sont plus. Pourquoi « lâcher prise » ? Pour devenir soi en s’autorisant d’être autre pour vivre à nouveau. De même, les « êtres à projet » entièrement tournés vers l'avenir, avec des « si » et des « peut-être » constamment à la bouche, ne profitent jamais de l'instant présent. Certains chrétiens poussent à l'extrême cette logique des lendemains qui chanteront. Pour eux, le bonheur est sans cesse différé, toujours ailleurs, car le paradis terrestre ne se situe pas dans ce bas monde, mais bien dans un lieu extraterrestre et par définition post-mortem. Pour un stoïcien, le report de ses espoirs dans une autre vie dévalorise immanquablement celle-ci. « Le monde où je suis est le meilleur possible. Dès lors, il s’agit d’y vivre, sans illusion, dans la beauté des choses. Tout est fruit pour moi de ce que produisent tes saisons, ô ! nature », écrit MarcAurèle. (9) De même sont malheureuses les personnes qui ruminent les malheurs qui leur sont arrivés et angoissent sur les drames qui pourraient survenir. Elles sont malheureuses d'avoir été malheureuses et malheureuses à l'idée qu'un hypothétique malheur pourrait survenir. Or, pleurer un être cher ne le ressuscitera pas; gémir d'avoir été floué en amour ne rend personne particulièrement aimable; regretter des biens qui nous furent volés ne nous les rendra pas. S'en faire avec demain n'influence en rien le cours des choses.

Dans une perspective inspirée du stoïcisme, André Comte-Sponville affirme que ce n'est pas l'espoir, mais bien le désespoir qui est la condition d'un bonheur authentique. Par définition, espérer c'est ne pas être heureux, c'est vivre dans l'attente, le manque, la frustration et l'impuissance. Il écrit : « Espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir et sans pouvoir. » (10) Expliquons cette idée. « Sans jouir » puisque l'on espère une chose, une personne ou une situation qui nous manque. « Sans savoir » puisque l'espérance implique toujours une part d'ignorance quant à la réalisation de ce que l'on voudrait voir se réaliser. « Sans pouvoir » puisque l'espérance ne me donne pas la capacité de vivre ou de réaliser plus vite ce que j'attends avec empressement, ne me donne aucune emprise sur ce qui peut hypothétiquement arriver. Raison de plus de s’en méfier, l'espoir engendre sa propre crainte et vice-versa. « Comment ne pas voir qu'à force d'espérer quelque chose qui va venir, on finit par craindre que cela n'arrive pas, et qu'à force de craindre que cela n'arrive pas, on finit par espérer que cela arrive ». (11) Espérer n’induit pas l’action. Le terme lui-même tient de l’attente et de la passivité. C’est plutôt la volonté qui provoque le changement.

On retrouve, une fois de plus, le leitmotiv stoïcien : ce sur quoi nous n'avons pas de pouvoir ne devrait pas en avoir sur nous. L'espoir nous place en porte-à-faux; il nous empêche de profiter de l'instant, car il nous projette dans un futur hypothétique. Puisque que l'espoir est une douleur et le désespoir une béatitude, l'idéal stoïcien pourrait s'exprimer dans la formule suivante : « Je suis complètement désespéré, donc parfaitement heureux ». Aussi paradoxal que cela puisse sembler, la véritable sagesse consiste à ne pas espérer. La personne vivant dans l'espoir a des attentes, manifeste une tendance à embellir ce qui pourrait éventuellement se produire même si elle n'a aucune garantie quant à sa réalisation. Ce faisant, elle s'expose aux déceptions si les choses ne se déroulent pas selon le scénario anticipé. La personne désespérée, elle, n'attend rien et profite de l'instant présent. Le terme désespoir, précise André-Comte-Sponville, devrait d'ailleurs s'écrire en deux mots dés-espoir pour mieux faire ressortir l'absence salutaire d'espoir. Somme toute, vivre désespéré n'exclut pas la joie de vivre. Au contraire, ce mode de vie augmente la faculté de jouir de ce qui se passe parce que nous cessons d'être tiraillés entre nos attentes et ce qu'on nous offre pour les combler. Donc, un désespoir gai et volontaire.

 

 

Critique du stoïcisme

La morale stoïcienne, nous venons de le voir, est éminemment pratique. Cet aspect contribua de toute évidence à pérenniser sa doctrine, mais lui attira également de nombreuses critiques. Résumons celles qui lui sont le plus souvent adressées. 

Plusieurs lui reprochent de n'être qu'un art de vivre, une collection de conseils-clichés sur « comment trouver le bonheur » lancée par un directeur de conscience. Or, l'expérience ne démontre-t-elle pas que « les conseilleurs ne sont pas les payeurs » ?

philosopheAutre motif d'insatisfaction : son invitation à « lâcher prise » et à accepter ce qui ne dépend pas de nous. Ce conseil, pertinent à certains égards, risque d'être interprété par certains esprits fragiles ou confus comme une invitation au « décrochage ». D'autres déplorent sa position de spectateur volontairement indifférent face au monde, et Dieu sait combien il souffre de l'absence d'acteurs engagés. L'insensibilité le guette.

Autre défaut : le stoïcisme n'aurait pas fourni de vision d'ensemble de la société. Son approche reste indéfectiblement marquée par un individualisme foncier. Le sage, version stoïcienne, met à distance les responsabilités familiales ainsi que celles de la Cité. L'autonomie, dit-on, serait à ce prix. L'éthique stoïcienne reprend à son compte le « Je suis citoyen du monde » de Diogène, dont Zénon était le disciple, mais on dirait qu'elle se sert de cette maxime pour exprimer une certaine distance envers les devoirs inhérents à la vie de tout citoyen. Le stoïcien parle en termes fort abstraits de la nécessaire solidarité humaine, il nous rappelle que nous devons accomplir vertueusement nos devoirs sociaux, mais sans plus de développements.

D'aucuns trouvent plutôt sommaire et un tantinet conservatrice l'invitation à respecter l'ordre cosmique et social voulu par le destin. « Le tout est supérieur à la partie et la cité au citoyen », (12) écrivait Épictète.

L'écrivaine canadienne Nancy Huston se plaint aussi de l'approche stoïcienne : « Chacun sait qu'il est stupide de prendre ses désirs pour des réalités et tragique de renoncer à ses désirs au nom de la réalité, et vain d'espérer transformer tous ses désirs en réalités... mais alors quels sont les ponts qu'on peut chercher à jeter entre ces deux mondes ? » (13)

 

 

Actualité du stoïcisme

En dépit de ses failles et de ses insuffisances (quelle morale n'en comporte pas ?), de grands esprits de l'époque moderne comme Montaigne, Pascal, Descartes et Voltaire reconnaissent tous une dette intellectuelle envers le stoïcisme. Ils citent avec profusion et respect les maîtres de l'école dite du Portique. Le « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » de Candide porte le sceau philosophique du stoïcisme. Quand Voltaire disait : « J’ai choisi d’être heureux, car c’est bon pour la santé », il parle encore en stoïcien.

Qu'on soit d'accord ou pas avec ses analyses, une des grandes contributions du stoïcisme réside dans la formation du jugement moral des individus à partir de situations concrètes de la vie quotidienne. On ne les a pas baptisés « moralistes pratiques » pour rien. En leur temps, les stoïciens invitaient leurs disciples à anticiper leurs réactions à des maux dont ils auraient un jour à subir les rigueurs (Marc-Aurèle appelle ces exercices praemeditatio). Ils leur soumettaient quelques questions du genre : «Comment réagiriez-vous si advenait un revers de fortune, la perte de la santé, la mort d’un être cher». Ils posaient ces questions non pas uniquement dans le but d'amortir le choc, de toute façon inévitable, mais de les entraîner à l'adversité, de les pénétrer des grands principes fondamentaux dont nous avons trop brièvement traités dans ce texte.

stoicisme AA mainAujourd'hui, l'aspect thérapeutique de la démarche stoïcienne déborde le champ étroit de la philosophie académique. Le mouvement des Alcooliques Anonymes a repris à son compte l'esprit de l'éthique stoïcienne. Leur prière est : « Mon Dieu,  donnez-moi la sérénité d’accepter ce que je ne puis changer, le courage de changer ce que je peux et la sagesse d’en connaître la différence ». Cela vous dit quelque chose ? Nous avons ici résumé la quintessence du message stoïcien : la distinction des choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous, doublée d'une volonté ferme de réalisation de soi. Pour être sage, il faut à la fois vouloir savoir et savoir vouloir. « Quel genre d’homme veux-tu être ? », répétait Épictète à chacun de ses disciples. (14)

Dans son livre S'aider soi-même, (15) vendu à plus de 200 000 exemplaires au Québec, le psychologue québécois Lucien Auger, adepte de l'approche émotivorationnelle, écrit : « Il s’agit de reconnaître que la plupart des troubles émotifs ont pour cause les idées irréalistes que presque chaque personne nourrit dans son esprit, de les confronter ensuite rigoureusement avec la réalité afin de les expulser ». Cela vous dit quelque chose ? On enseigne aux chercheurs et aux scientifiques que les idées préconçues modifient la perception de ce qui est observé. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? Nombre d'études en  psychosomatique démontrent que, chez certains sujets, les idées négatives peuvent avoir plus de dommage sur le corps que la consommation de tabac et d'alcool. N'avez-vous pas déjà entendu cela quelque part ? Notre début de XXIe siècle n'en finit plus de redécouvrir les enseignements du stoïcisme.

 

 

Conclusion : sur la voie de l'autonomie

Ici se terminera notre panorama des grandes idées de l'éthique du stoa. Certains trouveront sans doute insupportable l'idée stoïcienne selon laquelle « il vaut mieux changer ses idées que le monde lui-même » quand celui-ci nous offre le spectacle désolant d'Auschwitz, du Rwanda et autres drames inimaginables qui les remplaceront. Dans certaines circonstances particulièrement humiliantes pour la condition humaine, n'est-il pas « plus moral » d'œuvrer, par la réforme ou la révolution, à la transformation du monde plutôt que de s'adapter unilatéralement à lui ? La question se pose. Cela dit, qui contestera la valeur humaine de ce projet éthique : abandonner les idées et les pratiques qui nous font souffrir pour retrouver enfin la voie de l'autonomie.

Serge Provost     

 Professeur de philosophie    

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(1) Voir L'apologie  de Socrate  de Platon 

(2) Sénèque, Lettres à Lucilius, 107,11. 

(3) Marc-Aurèle, Pensées, Les Stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard 1962, <II (17),  p.1150 >.  

(4) Entretiens  (II, XIV,21-24).

(5) Pour une analyse plus développée de la passion amoureuse, voir mon livre De l'amour-passion au  plein 

amour, Stanké et les Éditions de L'homme, 1988, 234 pages (écrit en collaboration avec Jacques 

Cuerrier).

(6) Manuel d'Épictète, (XVIII).

(7) Extrait du Manuel d'Épictète, Garnier Flammarion, Paris, 1964

(8) cité  par  Boris  Cyrulnik, "Parler d’amour au bord du gouffre", Odile Jacob, 2004, p.35

(9) Pensées, IV, 23.

(10) Une éducation philosophique, P.U.F., 1989, Paris,p.349

(11) Bertrand Vergely, Les grandes interrogations morales, Les essentiels Milan, 1999, p 44. 

(12) Entretiens II, 10, 5)

(13) in Désir et réalités, Leméac, Montréal, 1995, p.13

(14) Entretiens, III, XXIII

(15) Les Éditions de L'Homme, 1972.


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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 09:14

 

Professeur de philosophie Serge Provost nous offre quelques réflexions sur la rectitude politique. Il nous les a confiées avec un goût indéniable pour le politiquement incorrect en acceptant à l’avance toutes sortes d’intrusions dans ses écrits. Mais quelle que soit la forme, c’est le contenu, donc le texte du professeur, qui prime. N’hésitez pas à faire défiler cette page un peu plus longue que d’habitude, cela vaut vraiment la peine. Si vous n’êtes pas de cet avis, vous pouvez réagir sans langue de bois, mais... je ne vous le conseille pas. ;~)

Vous trouverez l’intégralité de ce texte, ainsi que d’autres articles de Serge Provost, sur le site du

web pédagogique.

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L'éthique, la politique et les médias à l’heure du « politiquement correct »

 

polit corr lave téléParmi les nouveaux phénomènes de société apparus au cours des dernières années, il en est un qu’on ne soupçonnait guère de contagion galopante: la rectitude politique. Friands de « franglais », nos cousins français le nomment «  politiquement correct ». Le P.C. (certains se contentent déjà des initiales) représente une des manifestations éthiques les plus originales de la dernière décennie du XXe siècle, mais dont les effets délétères ne se font réellement sentir qu’en ce XXIe débutant.

En quelques années seulement, ce que d'aucuns ont appelé « le nouveau courant de moralisation de la langue et des mœurs » s'est propagé en divers lieux de  la  vie  sociale, politique, culturelle et médiatique des grands pays occidentaux. 

Aux États-Unis, il sévit avec une telle rigueur et amplitude que des auteurs réputés sérieux lui ont d'ores et déjà consacré quelques ouvrages  (notamment La culture gnan gnan, de Robert Hugues, Éditions Arléa, 1993). L'évaluation de ce phénomène, nous le verrons, varie selon les approches. Certains le décrivent comme une inflation langagière passagère, d'autres comme un regain du sens des valeurs et une défense concrète des droits de la personne. 

On évalue différemment ce phénomène P.C. selon son idéologie et son système de valeurs. Certains y voient du positif puisqu'on affirme, haut et fort, la primauté et le respect du droit à la différence. Les figures dominantes de la  domination plurielle: le macho, le raciste et le sexiste y sont ouvertement critiqués. D'autres y voient le paravent des fondamentalistes et des puritains qui n'osent plus se présenter pour ce qu'ils sont: des réactionnaires purs et durs. D'autres encore flairent un mélange de terrorisme intellectuel d’extrême gauche («  la ligne juste  » de feu les gauchistes) et un come-backde la chasse aux sorcières chère à l'extrême droite.

Dans ce texte, nous tenterons de circonscrire  la  nature  et  l'argumentaire  de  ce  courant moral de notre temps à travers ses principales manifestations.  

 

Tentative de définition

 

L'expression anglaise political correctness, traduite en français par « rectitude politique » ou « le politiquement correct  », désigne ce courant de pensée, issu des États-Unis, consistant à ne rien dire et ne rien faire qui puisse donner l'impression de nuire aux droits et libertés des groupes minoritaires. André Santini, auteur d'un bref ouvrage sur la question, avance cette  définition:  « Le politiquement  correct est  la  dénonciation  de toute discrimination infligée à une minorité quelconque par une société occidentale et capitaliste perçue comme  normalisante, sexiste et raciste »  Le  véritable  dictionnaire  du politiquement correct, Michel Lafon, Paris, 1996.

De façon plus large encore, le P.C. coagule un nouvel ensemble de normes cherchant à redéfinir les relations hommes/femmes, les rapports entre les différents groupes d'âge (âgisme/jeunisme), les rapports entre la majorité  hétérosexuelle  et  homosexuelle,  ainsi que les jugements sur les minorités physiques (handicapés), raciales et culturelles. C'est aussi, et surtout, l'expression d'une nouvelle sensibilité exacerbée, axée sur l’acting out, le témoignage, la confession, le  déballage public retentissant d'évènements intimes, la narration détaillée de torts subis, une façon inédite d'exposer et de lutter contre les diverses formes d'exploitation réelle ou imaginaire. Le tout, dans une remise en question vigoureuse d’une langue  dominante,  jugée  offensante,  décrivant  l'ensemble de ces rapports d'exploitation dont on réclame la réforme immédiate. Mais comme cette longue définition reste fort théorique, illustrons-la par des exemples qui valent mille mots. 


Les cinq grandes manifestations morales du « politiquement correct »

 

1) La victimisation

 « Dans notre culture, l’enfant blessé est encouragé à faire une carrière de victime. » 

                                               Boris Cyrulnik   

Une caractéristique incontournable du politiquement correct: la victimisation. En d'autres termes:  

« J'ai mal ! C'est de ta faute ! »

On attribue plus volontiers son alcoolisme, sa névrose, son  impuissance  sexuelle,  sa violence, ses complexes, son divorce, ses compulsions en tous genres (alimentaires, sexuelles, sportives, informatiques, etc.) à son conjoint (e), à des abus physiques survenus durant la petite enfance, à la société décadente et trop permissive, à une éducation trop ou pas assez rigide, au sexisme et machisme généralisé, aux messages publicitaires subliminaux, à une famille dysfonctionnelle, à une crise d'adolescence mal résolue, à l'effet délétère de la confusion des valeurs collectives, etc. Bref, un report de responsabilité sur tout ce que l'on voudra, sauf sur soi. 

Des exemples de la sensibilité P.C. ? Les studios Disney  se sont fait critiquer par l'Association des grosses personnes d'Amérique pour avoir présenté, dans la réédition de son film Fantasia, des hippopotames en tutus sous le mode ridicule. Elles l'auraient « pris personnelles », comme dit l'expression. Au Québec, la compagnie  Master Card  a  dû retirer de l'écran sa publicité jugée offensante par les associations islamiques. On y voyait la populaire animatrice Julie Snyder dans un souk maghrébin, disant à propos de sa carte: « Allah pu, Allah perdu... ». 

Les grandes associations de défense des gays américains font dans la surveillance des médias et des ouvrages  scolaires  afin  qu'on  ne  les  caricature  pas  de manière  indue.  « Ça suffit la représentation de la tapette grande folle ou l'homo hypersexuel et « viralement  » irresponsable ! », clament-ils.  Idem  pour  les  activistes  noirs  qui  pourchassent  les stéréotypes  qui  les  stigmatisent. Idem    pour  les Amérindiens  qui  en  ont  assez  de  jouer, via Hollywood, le rôle du «  sauvage »  violent ou de l'alcoolique décervelé. Même si la justesse de ces combats saute aux yeux, comment ne pas être frappé par l'exagération de certaines levées de boucliers ? 

Aux États-Unis, l'humour ironique est de plus en plus censuré même si les  psys  tous azimuts lui accordent une fonction sociale déshinibitrice. Il ne faut se moquer que des gens qui sont l'objet d'aucune discrimination  —  l'hétéro mâle, blanc et riche de préférence (donc, pas touche aux gays, aux femmes, aux noirs, aux Amérindiens, aux Hispaniques, aux handicapés, aux obèses, aux sans-abri, etc.). Et si le langage de la victimisation faisait des gens des victimes ?

victime larmePlusieurs essais ont été écrits sur le sujet. Nous nagerions en pleine culture de la déploration. Nous vivrions le temps où « les victimes deviennent des héros  ». « Être une victime est devenue, de nos jours, une quasi-assurance d’attention et de respect automatique », avance Alain Finkielkrault à son émission Répliques. Depuis quelques années, et en quantité industrielle, les tribunaux ont vu débarquer des demandes de divorce pour « cruauté mentale », « incompréhension », « silence et mutisme congénitaux » des maris. 

Aux dires des spécialistes de la chose judiciaire, c'est du jamais vu. Les témoignages de thérapeutes sont présentés en cour comme preuves irréfutables des multiples traumatismes psychologiques et « domestiques »  —  les  deux,  dit-on, étant intimement liés. Aux États-Unis, sur les plateaux des émissions de télévision les plus populaires du pays, toutes construites sur le même moule du subjectivisme dégoulinant et l'accusationchoc (qui ont leurs imitateurs dans tous les pays occidentaux), les couples viennent laver leur linge sale en public, déballent, en direct et en jurons, leurs détritus  conjugaux en prenant l'assistance pour témoin et juge de l'immoralité de l'autre. 

Le cogito  «  Je  pense,  donc  je  suis  »,  cher  à  Descartes,  se  voit  désormais remplacé par le cogito-pathos: « Je souffre, donc je vaux ». Au lieu de rivaliser dans l'excellence et l'enthousiasme, hommes et femmes rivalisent dans l'étalage de leurs disgrâces, mettent un point d'honneur à décrire les tourments particulièrement effroyables dont ils seraient l'objet [...] La soif de persécution est une envie perverse d'être distingué, de sortir de l'anonymat et, à l'abri de cette forteresse d'affliction, d'en imposer à ses semblables », écrit Pascal Bruckner. (La tentation de l'innocence, Grasset, Paris, 1995). 

Le culte de la victime n'existe pas sans son  « victim business ». Lequel vient avant l'autre ? La faim d'exhibition publique n'a d'égale que la soif de voyeurisme  des  masses télévisuellement conditionnées à ne regarder que ce qui veut se montrer. Or, « Jouer à l'enfant quand on est adulte, au misérable et à la victime quand on est prospère, c'est dans les deux cas, chercher des avantages immérités, placer les autres en état de débiteurs à son égard ». (La tentation de l'innocence, Grasset, Paris, 1995).

 

2) La judiciarisation de la société

« Je vais te poursuivre ! »  

La victimisation a son corollaire: la judiciarisation.  Ce terme de  judiciarisation  veut décrire l'inquiétant processus d'entropie sociale consécutif aux excès de poursuites. 

Même si les mœurs, de notre côté de la planète, n'atteignent pas les sommets de décadence morale observés dans la Rome antique, le citoyen nord-américain, disent les experts en droit, a d'ores et déjà besoin de moult garanties écrites, des assurances, des lois, des règlements et des  codes tous azimuts pour le protéger de la moindre transaction commerciale et humaine. 

Les anciens fumeurs invétérés, et jadis fiers de l'être, deviennent désormais des croisés antitabac, se retournent pénalement contre leur ancienne marque de tabac chouchou. Le chirurgien plastique n'a pas produit le pif ou les seins de rêve à la star ou à la secrétaire: on le traîne en cour. 

Cette judiciarisation serait en quelque sorte l'envers de la médaille, le défaut de la qualité de notre enviable état de droit gangrené par une rectitude politique qui fait du quidam un ayant droit. Au sud du 52e parallèle, les poursuites civiles et criminelles atteignent des proportions alarmantes. « En Amérique, il y a plus d'avocats que de citoyens ! »  

Le problème ne fait que  s’aggraver  au  point  que  Barak  Obama,  après  G.W.Bush, veut tacler la « poursuivite aiguë » que les uns et les autres se font pour un oui, pour un non. Faut-il voir dans cette inflation judiciaire et réglementaire le signe avant-coureur de la dissolution de rapports sociaux, la confirmation d'une institutionnalisation du soupçon ou, au contraire, l'avancée de l'esprit démocratique, l'assomption de la conscience individuelle, la volonté politique de défendre les droits et la dignité du citoyen ? 

juridique twitter-procesMaints experts juridiques nous invitent à modérer nos transports d'optimisme. Selon eux, la moindre contrariété pousserait le citoyen moyen à entamer les plus longues et les plus triturées procédures légales. Même le fameux contrat de mariage, passé entre deux amoureux au moment optimal de la courbe de confiance entre deux humains consentants, fleure l'intrigue avant même les grands affrontements et autres petites ou grandes ignominies de la guérilla conjugale. Les cyniques y verront la preuve par l'absurde de la vénalité bien actuelle du légalisme à tout crin. Tout le système hormonal de Roméo soupire pour sa Juliette (et vice-versa) mais, comme il se doit, les lois matrimoniales jouent leurs fonctions immunologiques non pas pour le meilleur, mais contre le pire !

La multiplication maladive  des  lois  et  des  règlements  semble  donner  raison  à Max Weber. Pour lui, semblable pléthore représente une « véritable menace pour la civilisation ». Le règne du droit cède résolument du terrain aux vétilles procédurières. Désormais,  nous préférons l'efficience musclée des lois à celle de la «  bonne volonté » ou de « l'intention pure » chère à Kant. 

Incapables de gérer nos rapports professionnels, commerciaux et humains à l'amiable, nous optons pour la médiation labyrinthique des lois et des tribunaux, ces tampons entre nos intérêts individuels contradictoires et la nécessaire harmonie collective. « Depuis qu'une vaste partie du monde est devenue comme sourde à certains stimuli moraux, il est devenu illusoire de faire appel à la conscience universelle », écrivait Jean Rostand. On ne table plus sur la conscience, « le divin instinct  » qu'invoquait Jean-Jacques Rousseau, car sa distribution est fort inégale selon les individus —  ce  dernier  n’a-t-il pas plaqué femme et enfants pour philosopher sur la difficile articulation entre la volonté individuelle et la volonté générale ?...

 

 

3) L'hypermoralité des personnalités politiques

« On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans » 

André Malraux 

Pour la mouvance P.C. américaine, les personnages publics, en l'occurrence les politiciens, doivent être exemplaires, donc conservateurs. Ils se doivent de promouvoir les valeurs familiales et patriotiques. Même Barak Obama ne peut y échapper. Sa femme, pourtant diplômée de Princeton, est d’abord une mère à la maison… blanche ! Certains vont jusqu'à dire qu'ils doivent être moralement sans tache. Il faut entendre par là qu'ils se doivent d'être hétérosexuels, mariés, fidèles, sobres, cordiaux, respectueux et asexués dans leurs relations humaines et n'avoir aucun passé compromettant. 

polit corr pol dsk avale-2Inutile de revenir sur l'affaire Monica Lewinsky (qui faillit coûter la présidence au « sexolique » Bill Clinton) et autres excès du P.C. La liste est pléthorique et toujours actualisée. Mais ces histoires rappellent à nos mémoires que l'Amérique fut fondée par de pieux puritains qui avaient volontairement quitté la « décadente Europe » afin de construire la Nouvelle Israël et bâtir un Nouveau Monde sur une ancienne et inviolable morale. Suprême oxymoron: notre futur est dans le passé ! 

Un écart de conduite, une erreur de jeunesse vouent aux gémonies le meilleur des serviteurs de l'État. Ne sont-ce pas là des exigences qui hypothèquent un pays ? Pas étonnant, remarquent certains journalistes, que les hommes publics américains soient presque tous devenus inodores, incolores (sic !) et sans saveur, car dès lors que l’un d’eux transgresse moindrement la  bien-pensance et les mœurs dominantes, il se fait trucider par les médias, les preachers et les nouveaux moralistes de trash TV . Qui veut devenir le prochain bouc émissaire d'une morale publique aussi assurée de son bon droit ? L’affaire Tiger Woods, rappelons-le, se déroule en 2010 !  Pourquoi donc ? Pourquoi ces séances d’automutilation en boucle dans les médias, sur Internet ? Because  la  rectitude  politique is alive and well. Car cela se déroule  aux États-Unis, pays des extrêmes, où l'on tolère l'invasion médiatique de la vie privée des personnes publiques et encourage tous les excès dans l'industrie de l'infotainment, (du trash T.V. aux talk-shows ). 

La France n’est pas épargnée par cette pandémie dont elle se dit si étrangère. La liste des scandales à caractère moral est  trop  longue pour  qu’on l’aborde ici.  Pour preuve,  dans les  fumerolles soulevées par l’affaire Polanski, Dany Cohn-Bendit ne s’est-il pas fait reprocher, par François Bayrou, trois décennies plus tard, ses concupiscences «  pédophiles  » ? Il l’a dit, cet  homme  politique  national,  ce  catholique  ni de  droite,  ni  de gauche, bien au contraire ! Il le lui a dit à ce libertaire et symbole soixante-huitard ! Il l’a fait sa sortie P.C., en pleine télévision, à une heure de grande écoute ! Ce soir-là, on aurait pu  dire  de Bayrou: «  C’est  un homme  de bien dans le pire sens  du terme », selon  le mot de Mark Twain, grand pourfendeur du puritanisme, le P.C. de son temps. Et les rumeurs d’infidélité du couple Sarkosy/Bruni, après la période bling-bling et d’autres rumeurs —celles-là fondées (Cécilia remplacée par Carla) –  ne minent-t-elles la crédibilité morale et politique du candidat à un deuxième mandat présidentiel et celle de son parti ? Si la France transcendait vraiment le P.C., l’Élysée n’en ferait pas une si grosse affaire. 

Pourtant, algarades, rumeurs, polémiques et chocs partisans mis à part, de grands noms de l'histoire, d’hier et d’aujourd’hui, n'étaient pas et ne sont pas des saints. Ces acteurs du progrès moral, aux « vices  » connus ou cachés, à défaut d’être l’incarnation des plus hautes vertus, ont tout de même réalisé de grandes choses pour le bien commun.

 

 

4) Le P.C.: une nouvelle façon de parler ?

« La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée. »

Stendhal.

Bien avant son avènement dans la sphère politique et médiatique, le P.C. s'est notamment illustré sur le front linguistique. Pour penser et agir autrement, il faut, au préalable, une nouvelle façon de parler. Car, beau sujet de dissertation philosophique, la langue ne précède-t-elle pas la pensée ? 

Point n’est besoin d'être un linguiste professionnel pour savoir que la langue française comporte de nombreuses expressions offensantes pour le « deuxième sexe ». Tout locuteur de notre idiome connaît les nuances suivantes:  un homme fort  est un homme puissant tandis qu'une femme forte    est  une  grosse. Un  homme  a  une maîtresse  tandis qu'une femme qui a  un maître  écoute  son  enseignement.  Un expert  est  un  scientifique tandis qu'une experte  s'y  connaît…  au  lit.  Un professionnel   est un homme compétent tandis qu'une professionnelle  est une prostituée. Tous les sondeurs savent qu'il ne faut pas confondre l'homme de la rue  avec une femme de rue. Un homme public est un homme connu tandis qu'une femme publique  est  une  p.... un homme de mauvaise vie, cela ne se dit pas, mais une femme de mauvaise vie est une p.... » — en ponctuation, l’usage de points de suspension ne dissimule-t-il pas une précaution langagière bien antérieure au mouvement politiquement correct ?... 

Blague à part, les observateurs  attentifs  du  P.C.  parlent  d'une  révision  spectaculaire, voire d'une « opération-asceptie » de nos façons courantes de parler. Les pro-P.C. s'en défendent avec énergie et invoquent plutôt le nécessaire respect de la personne qui doit se traduire dans et par la langue. Chose certaine, nombre de mots de la langue passent désormais aux rayons X, question de savoir s'ils ne recèleraient pas des maux ou quelque antique et inconsciente discrimination. Prenons par exemple le mot  handicapé qui faisait partie de notre palette stylistique depuis des lunes. En quelques années seulement, ce terme est littéralement devenu tabou. La raison d'un tel ostracisme ? Il ne soulignerait pas « de façon assez positive » toutes les nuances de différences existant entre humains subissant les diverses avaries du destin. 

politiquement-correct 2Mais la réforme de la langue ne s'arrête pas là. Allons vite sur les substitutions les plus connues. Désormais, il ne faut plus dire un sourd, mais un mal-entendant ou un déficient auditif  ; un aveugle est non-voyant ; un fou se dénomme désormais du nom scientifique précis établi par les mille et un diagnostics psychiatriques. 

Par exemple, il faut désormais dire maladie bipolaire au lieu de maniacodépression trop stigmatisante; un gros devient un outre-mangeur compulsif, ; un nain se dit personne de petite taille ;  les monstres et les laids à faire peur aux enfants sont désormais des esthétiquement différents ; les idiots  des êtres culturellement démunis et les jadis appelés cons connaissent des troubles cognitifs ;  les vieux sont remplacés par les personnes du troisième âge ; les pauvres se mutent en démunis et gens en difficultés financières importantes et durables, les clochards en sans-abri ;  les ivrognes ne se pètent plus la gueule parce qu'ils éprouvent des désordres éthyliques et les alcooliques sont plutôt dépourvus de sobriété ;  les  junkies  sont  appelés  utilisateurs de substances toxiques ; les chômeurs des sans-emploi ; un blanc est un type caucasien ; après avoir été vilement appelé nègre ou personne de couleur, on parlera d’une personne de descendance africaine. Les sauvages, Indiens  et Esquimaux sont élevés au rang d'Amérindiens, d'autochtones et d'Inuits, bref, de premières nations  ou de peuples premiers .

On tend à remplacer l'épithète homosexuel, jugé trop médical, par gay. Un chauve n'est qu'une personne en déficit capillaire. Il vaudrait mieux dire: éthiquement suspect au lieu de corrompu ou maudit cochon.  

Arrêtons ici cette liste déjà trop longue. Plusieurs de ces nouvelles formulations, il faut s'en réjouir, corrigent « linguistiquement » des préjugés corrosifs et offensants pour les personnes qui doivent quotidiennement les subir.

Contre la langue de bois PC

langue de bois cliquez iciL'asepsie de la langue participe d'une culture et d'une volonté en apparence consensuelle et égalitaire. Enjoliver la réalité par l'artifice du langage, c'est la trahir. Une certaine langue de bois PC bâillonne le sens critique, accable le ton mordant, ostracise le devoir d’irrespect qui s'avère parfois justifié. Un écart de langage n'est pas toujours un écart de conduite. Il est des inégalités qui doivent être vertement dénoncées. Il est des réalités qui doivent être décrites telles quelles sont, crûment, même si plusieurs ne veulent pas les voir et les entendre au motif qu’elles ne sont pas  « correctement » traduites. Ce n'est pas en épurant ou en filtrant la langue qu’on fera disparaître les causes à l'origine des légitimes montées de lait langagières. À la limite, on pourrait y voir une subtile hypocrisie sociale: compassion dans les mots et indifférence dans l'action. 

Comment ne pas voir, sous les formules creuses de cette nouvelle  novlangue, souvent loufoques, l'avènement d'un camouflage consistant à rétablir dans les mots une illusion d'équité et de respect qui n'existe pas de fait. Si le parler P.C. s’interdit de dénoncer les coupables et les causes d’un problème, rien ne va plus. Par exemple, est-ce en féminisant la langue qu'on réduira la discrimination envers les femmes ? Il est permis à la fois de le souhaiter et d'en douter.

Les antijargons PC considèrent qu'il faut parfois appeler un chat un chat. Ce nouveau baragouin voudrait nous faire avaler des couleuvres  en métaphorisant des pratiques spécieuses. Pour mémoire, ils rappellent que la propagande nazie, au service d'un dessein immonde, utilisait euphémismes, litotes, métaphores et périphrases qui seraient aujourd'hui considérées très P.C. La terrible fleur de rhétorique « La solution finale », chère à Goebbels, signifiait concrètement: extermination massive des Juifs via les chambres à gaz sises dans des camps construits à cette fin. Et la plus récente « purification ethnique », dont se gaussaient les dirigeants serbes en Bosnie, n’avait de pure que l’intention génocidaire.  

En France, Jean-Marie Le Pen, le leader du Front National, invite ses militants à utiliser l'expression « droite nationale » pour décrire sa formation politique, car « extrême droite » ne passe plus. Dans ses discours, aussi enflammés que xénophobes, Le Pen ne dit plus « Bougnoules à la mer ! » mais «  retour nécessaire des immigrants dans leurs pays d'origine » ou « La France, on l’aime ou on la quitte ! ». La « préférence nationale » sonne mieux « discrimination ».  

À force, on ne sait plus si une expression P.C. tient du concept opératoire tiré d'une théorie, d’un extrait de manifeste ou d’un article programmatique. À moins qu’il ne s’agisse d’une simple figure de style utilisée pour justifier l’injustifiable ? 


 

4) La moralisation des arts

 « Il faut de la religion pour la religion, de la morale pour la morale, de l’art pour l’art. »   

Victor Cousin   

Le P.C. aspire également à un contrôle moral de l'art et de la pensée. On a vu des hommes politiques américains et canadiens demander la cessation immédiate des subventions aux artistes « pervers ». Les photos homoérotiques du photographe Robert Mapplethorpe, mort du sida, et le groupe de rapt 2 Live Crew furent condamnés pour obscénité. 

Plusieurs demandes de « déplacements géographiques » d'œuvres d'art ont été faites aux autorités publiques de plusieurs grandes villes nord-américaines parce que des citoyens les jugeaient offensantes pour les femmes et susceptibles d’inciter les hommes à les traiter comme du bétail sexuel. On invoquait «  le harcèlement sexuel par œuvre d'art  ».  

Dormez en paix, bonnes gens, car il y existerait des films P.C. à matrice renversée comme Danse avec les loups   (bons Indiens versus  blancs  alcooliques  et  violents) —  le  cocktail P.C + mauvaise conscience + repentance n’est-il pas moralement explosif ! Et que dire du film Avatar, vecteur d’un nouveau P.C. à l’évangile écologique dans lequel les bons et beaux Navi pointent du doigt les mauvais et moches adeptes de la croissance toute ! 

Or, les artistes off, à contre-courant de l’institué, déplorent que cette mentalité P.C. loge et décide dans les plus hautes officines décisionnelles des grands ministères ou tout autre lieu de pouvoir. Pour décrocher la moindre subvention étatique, voire la moindre attention médiatique, il faut montrer  patte blanche –  entendre:  pratiquer  un  art  «  moral », des idées et des mœurs bien droites, même si elles se disent et se veulent de gauche; bref, être moralement majoritaire, donc politiquement correct. Ceci explique cela. Voilà pourquoi, entre autres choses, certains humoristes et polémistes sont, dans le collimateur de la nébuleuse P.C., version française.

 

censure rougeSomme toute

Alors, ce P.C. version 2011, nord-américain ou français, qu’est-il au juste ? Un nouveau maccarthysme ? Une nouvelle  police  orweillienne  de  la  pensée ? Un moralisme ou une moraline  new look ? Sans doute un peu des trois. Qui, aujourd’hui, n’en voit aucun signe, demain, en verra beaucoup… 


Serge Provost 

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Et maintenant, la lecture terminée, vous pouvez cliquer sur une image au choix, juste pour sourire.

 


En supplément, je vous propose la chronique de Raphaël Enthoven du 10 juillet 2012 : « Politiquement incorrect « (6 minutes)

Ewa     

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  • quatuor
  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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