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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 12:45

 

 

Une âme (matérielle! enfin, je crois...) du prof de français et d’un écrivain s’était perdue sur la Toile et, dans un moment d’inattention, s’était prise dans les filets du banquet. Je vous invite à la découvrir…

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« Espagnol francophone, Andrés Marquez Vallina enseigne le français et le castillan depuis son installation à Mouscron en 1993. En parallèle, il a écrit trois romans formant la Trilogie des Impossibles. Le deuxième, Être ange fut adapté pour le théâtre sous le titre, L’innocent et représenté entre autres à Mouscron (La ruche, l’atelier du cinéma, …) et à Bruxelles (La Samaritaine, …). Quelques « happy few » doivent encore s’en souvenir.

Avec Les larmes de Guernica (Edilivre, 04.09.2013), il signe son quatrième roman. Ici, l’histoire universelle croise l’histoire au coin de la rue, la guerre d’Espagne s’invite à Mouscron, Picasso sauve le petit Aïtor rescapé du bombardement de Guernica.

Roman en fragments, ce texte raconte l’exil d’un enfant au milieu du XX e siècle balloté entre deux pays, deux cultures et deux langues. 

Le roman commence au moment de la guerre d'Espagne, lors du bombardement de Guernica. Rescapé, un enfant, comme plein d'autres à l'époque, va être exilé en Belgique afin d'être épargné. Une nouvelle vie commence pour lui, ici dans la nostalgie et l'ignorance du destin de ses parents. Le récit d'une vie, qu'il voudra "bonne" malgré les aléas de l'histoire. »

 

guernica

 

 

L’arrivée

Sur la photo, il doit y avoir une trentaine d’enfants. A voir, tous des garçons. Ils ont tous la même coupe de cheveux. Arrivés à destination, ils avaient tous été rasés. On ne sait jamais, hein ! De là d’où ils viennent !

Il y a un contraste : ils portent des culottes courtes et des sandalettes d’été et sur leurs épaules des couvertures, des capes. En partant, ils ne devaient pas les porter, c’est en arrivant là où l’on prit la photo qu’on a dû les leur donner. Les nuits sont fraîches par ici, même en juillet.

La photo les a figés. Il faut dire aussi qu’ils ne devaient pas comprendre tout ce qu’on leur disait. Malgré tout, le langage du photographe est universel : ils ont au moins compris qu’ils ne devaient pas bouger. Ils ne regardent pas l’objectif, les yeux se dirigent vers la droite. Que voient-ils à cet instant ? On ne le sait pas, on ne le saura jamais. On ne peut que l’imaginer.

Il y a un des garçons qui ne regarde pas dans la même direction : il regarde le photographe, il nous regarde, il me regarde. Pourquoi ? Il doit avoir dans les 7 ans. Les autres ont de 3 à 10 ans. Qui sont-ils ? Je ne connais pas leurs noms, juste qu’on les appelle « Los Niños », les enfants, pudiquement. Les enfants de la guerre aussi. Ce sont les enfants dont les parents ont saisi la fragilité, l’innocence. Des parents déchirés les ont abandonnés. Conclusion trop hâtive que d’aucuns feraient ne connaissant pas les circonstances de ces abandons. Les parents ont décidé non de les abandonner mais de les confier à des œuvres pour les sauver, les épargner de la guerre qui se déclenchait au pays. Sacrifice énorme, s’il en est. Choix cornélien : « dois-je garder mon enfant auprès de moi au risque de le voir mourir dans un bombardement ? Ou prenons-nous la décision de l’éloigner de nous, du village, du pays au risque de ne plus le revoir ? Nous mêmes serons tués, exécutés, exilés à notre tour ? »

J’ai découvert cette photo entre deux murs en débarrassant le grenier. Elle avait échappé aux habitants précédents de la maison. Là, en voulant aménager le grenier, en tapant un mur ; en m’ouvrant l’horizon, je suis tombé sur ces regards, sur ces yeux perdus. Il y avait aussi des carnets, des cahiers d’école, des écritures diverses, des coupures de journaux, des dates différentes, des textes calligraphiés ou gribouillés, en français et en espagnol. Je m’y suis plongé, je les ai lus, déchiffrés, j’en ai traduits certains et par recoupements j’en suis arrivé à ce récit.

Intrigué, j’ai suivi la piste à rebours de ces enfants. D’où venaient-ils, pourquoi étaient-ils arrivés ici ? Comment ont-ils vécu ? Quand sont-ils repartis chez eux ? Sont-ils repartis ? Les archives de la ville, l’histoire et l’imagination sont venues m’aider pour mener cette quête. Alors, il est vrai, quelques fois, la petite histoire a pris le pas sur la grande, la fantaisie sur la réalité, le rêve sur le vécu…

Une des premières choses que j’ai apprise c’est que le petit garçon de la photo fut le dernier habitant de la maison. Il en fut expulsé et elle resta longtemps à l’abandon. Elle n’était pas à lui. La femme du premier propriétaire depuis qu’elle fut repartie définitivement en Afrique, et qu’elle eut tout verrouillé, n’est plus revenue. De quand date son départ ? Nous ne le savons plus. Lui, mort ; les enfants repartis, elle était revenue un matin comme si de rien, bien des années après. Il faut dire que là-bas, il ne faisait plus très bon être blanc et encore moins blanche sans mari et s’être enrichie de manière rapide et plus ou moins légale. M’enfin, la légalité, en ces temps-là, n’était pas la même qu’ici et maintenant. Sur ce qu’il se passait là-bas, on fermait bien des yeux ici.

Un de nos rois n’avait-il pas montré l’exemple ? Alors, pourquoi s’en priver ?

Depuis la Guerre, des velléités d’indépendance touchaient un peu partout les anciennes colonies. De l’Inde à l’Afrique. Là, les colonisateurs avaient eu le temps de s’organiser, de se retourner, de mettre leurs richesses en lieux sûrs, en des coffres helvéticoluxembourgeoisement neutres. Les hommes d’état suivants, les « indépendantistes » ne feraient pas mieux. Or, diamant, pétrole, zinc toutes les richesses étant exploitables et inépuisables, alors, une petite propriété dirigée par une blanche ne pouvait pas faire grand mal à toute cette économie. Elle revint richissime et amère. En voyant l’état de son mari (ils n’avaient jamais divorcés), peu avant sa mort, elle en  eut les larmes aux yeux. Elle aurait voulu crier sa joie, en rire, – elle avait pris une bonne décision en partant – voilà à quoi elle en aurait été réduite si elle était restée. Maintenant, ses tissus, ses bijoux, ses parfums, la préservaient de la puanteur cadavérique, du délabrement architectural : du gâchis de cette vie.

 

 

 

 Le bombardement

Le marché battait son plein depuis le matin. Comme tous les jours, d’ailleurs. Il y restait encore quelques chalands, plutôt des femmes et des enfants. L’après-midi se tirait. Une légère fraîcheur malgré le ciel bleu. Un bourdonnement fendait l’oreille. Tout à coup, les sirènes se mirent à hurler. On chercha des yeux les abris, la plupart trop loin, inaccessibles ou pleins. On en fermait déjà les portes. On empêchait l’accès à ceux qui n’étaient pas du quartier, de la ville. Victimes communes, ennemies entre elles. Des femmes, des enfants, des animaux, des militaires restèrent sur place, hagards, étourdis par le sifflement des bombes incendiaires, par le fracas de l’effondrement des murs. Et au milieu de tout cela, l’enfant ne se réveillait pas dans les bras de sa mère qui pleurait, se lamentait et par la scène d’horreur et par la crainte de la mort de son enfant. Des chevaux se tordaient de douleur, des militaires furent mutilés, un taureau fou échappé d’un élevage voisin fut arrêté net dans son élan. On s’arrachait les vêtements brûlés, la décence s’oublia : femmes aux seins nus, hommes aux pantalons souillés, cris enfantins. Les gravats faisaient tousser, l’atmosphère bouillante déchirait les poumons. Parmi les humains vaillants, un photographe tentait de figer ces instants.

Bien que le bombardement se poursuivît, des infirmiers arrivèrent, tentant de sauver ceux qui le pouvaient. Un bref coup d’œil sur les corps au sol leur faisait prendre la décision de s’arrêter ou pas. L’urgence s’inversa, sous les bombes, on ne prenait en charge que les blessés légers. Une jambe arrachée, un bras déchiqueté demandait trop de soin pour l’instant. On laissait le blessé sur place. Il fallait se prémunir soi-même. Médecin, infirmiers étaient plus précieux pour l’instant que les corps mutilés. Seuls la femme et l’enfant furent évacués, pas le soldat.

Le chariot les emmena loin de la ville en feu, en sang, en cendres. Les chevaux galopaient, hennissaient, bavaient. Le brancardier aux rênes était tout aussi effrayé qu’eux. Ce devait être son âge pensa la mère. Seize, dix-sept ans estima-t-elle. Tout à coup, un pleur les cloua sur place : les chevaux, le cocher, la mère s’arrêtèrent net et se retournèrent vers le son. L’enfant venait de se réveiller. Il n’était pas mort. Simplement choqué, il s’évanouit aux premiers fracas.

Comme ce n’était pas trop grave, on les pria de quitter le poste médical pour laisser place à des blessées plus amochés. A savoir comment allait-elle rentrer chez elle on lui répondit que là n’était pas leur problème, qu’ils étaient infirmiers, pas guides touristiques. Elle se retrouva donc seule à plusieurs dizaines de kilomètres de son village.

La nuit tombait. L’attaque eut lieu l’après-midi. L’attente du calme, l’arrivée des secours, les premières évacuations tardèrent à se mettre en place. Du coup, bien que la nuit tombât assez tard par ici, elle se retrouva en pleine nuit en pleine campagne. Qu’allait-elle donner à son enfant ?

A ce moment-là, arriva le camion. En voyant ses phares, elle se cacha derrière un arbre. Qui étaient-ils ? On ne pouvait être sûrs de rien ces temps-ci. Pour comble, le camion s’arrêta pile devant elle. Pas parce qu’elle avait été repérée comme elle le craignit au début mais parce que l’endroit était désert et donc idéal pour une pause-pipi pour tous les enfants qui descendirent de sous la bâche. Endormis, les yeux rougis de larmes pas encore sèches de rage, de tristesse. Voyant cette bande d’enfants, elle osa sortir de sa cachette. Ce qui n’empêcha pas les hommes en arme de dégainer et de la mettre en joue aux bruits du buisson. Ils braquèrent leurs fusils soviétiques en la voyant déguenillée, apeurée, l’enfant encore dans les bras. A son récit, ils l’invitèrent à rester avec eux, à partager le maigre repas, le pain, le feu. Les enfants avaient été sauvés de justesse du bombardement de la ville et aussi des prochains « comme nous le craignions et c’est notre devoir que de les sauver. Ils sont notre avenir. » La propagande s’immisçait même dans une conversation au coin du feu.

Les enfants dans le camion, le chauffeur près du feu, l’homme et la mère derrière un buisson enlacés s’endormirent. Au lendemain, lorsqu’elle se réveilla au bruit du moteur, le camion était déjà loin. Le viol n’eut pas lieu le soir. Elle se laissa approcher par cet homme très doux mais là au matin, l’abandon et l’enlèvement furent pires. Le froid du matin inonda très vite la douce chaleur entre ses cuisses. La douleur liquide entre ses reins la fit souffrir seulement maintenant. Elle n’avait jamais connu un tel plaisir, aussi intense et surtout aussi rapide. Elle n’avait été jusque-là qu’un creuset consacré au soulagement du mâle et à la procréation rapide. Son plaisir, enfin, aussi était reconnu. Ainsi, les bras qui la retournèrent sur le ventre pour la pénétrer de manière inconnue pour elle, ne l’effarouchèrent pas, ni la blessèrent. Son bonheur l’avait anesthésiée, son être et son corps répondaient aux sollicitations de cet inconnu très doux, très fort, très beau.

Elle en oublia un peu et le bombardement et son enfant. Le père de celui-ci avait disparu depuis longtemps. A la guerre avaient-ils dit. Il ne fut pas difficile à oublier à ce moment-là. Elle vécut à plein l’abandon et la nuit et au petit matin.

– T’es content, là ?

– Oh ! Tais-toi qu’est-ce t’allais faire avec cette femme, hein ? Et puis on devait ramasser que les enfants ; pas toutes les misères du monde…

– Oui d’accord mais bon !

– Oui, quoi bon ? T’as pas assez avec moi ?

– Oh là ! Elle nous fait sa jalouse.

– Et ça va, je pourrais faire ma vilaine aussi et te dénoncer…

– Et quoi ? On me fusillerait comme l’autre Fredo ? J’écris pas des poèmes, moi.

– Tu sais bien que c’est pas pour ses textes qu’il s’est retrouvé avec plein de trous de balle…

– Toujours classe, toi !

– Toi c’est vrai le beau macho, tu prends tout le monde et tout ce qui se présente.

– Eh ben, je peux te dire que c’était…

 

*

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commentaires

Ewa 19/09/2013 22:54


Merci beaucoup, Anne. Je ne connais pas du tout cet auteur.

anne 19/09/2013 14:28


sur le thème de Guernica , je vous recommande fortement de lire


" le héron de Guernica " de Antoine Choplin , ed La Brune , prose très poétique sur fond de guerre. c'est le  petit livre émouvant


écrit par un homme qui aime profondément la nature ,et cherche par l'art à témoigner de la guerre , comme Picasso

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  • Le blog de 4 amis réunis autour de la philosophie de Michel Onfray qui discutaient de la philosophie, littérature, art, politique, sexe, gastronomie et de la vie. Le blog a élargi son profil depuis avril 2012, et il est administré par Ewa et Marc
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